Oui, la question est là. Je l'élève de mon cas particulier au cas général de tous mes confrères. J'en fais une question littéraire, dont l'importance est décisive, comme je le prouverai tout à l'heure. Avons-nous, oui ou non, le droit de prendre dans la vie des noms pour les donner à nos personnages? Puisqu'on me fait un procès, eh bien! que les juges décident. Au moins, nous saurons ensuite à quoi nous en tenir.

Et je mets en dehors l'honorable M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel. Il semble croire, dans une note qu'il publie, à une sorte de persécution de ma part. Cela me fait sourire. Je l'ignorais absolument, je n'avais jamais entendu prononcer son nom.

Qu'il m'excuse: je vis très retiré.

Il paraît qu'il s'est présenté à la députation, dans ma circonscription campagnarde, et qu'il me soupçonne d'avoir pris son nom sur ses affiches. La vérité est que je prends tous mes noms dans un vieux Bottin des départements: les noms de Pot-Bouille y ont été choisis par moi, il y a plus d'une année. D'ailleurs, j'étais aux bains de mer, au fond du Cotentin, pendant la période électorale, et j'éprouve un tel dégoût pour la politique, que le tapage inutile des candidats, heureux ou malheureux, est sévèrement consigné à ma porte. J'affirme donc sur l'honneur que j'ignorais radicalement l'existence d'un avocat du nom de Duverdy. Je fais plus, je présente à M. Duverdy tous mes regrets de l'ennui que je puis lui causer. J'aurais certes consenti galamment à modifier le nom, si la question générale que je pose aujourd'hui ne m'avait pas paru exiger enfin une solution définitive.

Qu'on examine un instant la terrible situation où se trouvent les romanciers modernes. Nous ne sommes plus au dix-septième siècle, au temps des personnages abstraits, nous ne pouvons plus nommer nos héros Cyrus, Clélie, Aristée. Nos personnages, ce sont les vivants en chair et en os que nous coudoyons dans la rue. Ils ont nos passions, ils portent nos vêtements, et il faut bien qu'ils aient aussi nos noms. Je défie un romancier d'aujourd'hui de ne pas prendre ses noms dans le Bottin. Il n'y a pas que les réprouvés de mon espèce qui les y puisent; les élégants et les discrets, les littérateurs pour pensionnats sont bien forcés d'en faire autant. M. Duverdy dit que le nom patronymique est une propriété; en ce cas, c'est une propriété que les milliers de romans qui paraissent violent journellement. Et il est radicalement impraticable que ce viol cesse, à moins qu'on ne supprime le roman moderne.

Balzac prenait ses noms sur les enseignes. Beaucoup de mes confrères prennent les leurs dans les journaux, surtout quand ceux-ci publient des listes de souscription: la moisson y est large. Et le pis est que, en dehors de la nécessité où nous sommes de sauvegarder la vraisemblance, nous mettons toute sorte d'intentions littéraires dans les noms. Nous nous montrons très difficiles, nous voulons une certaine consonance, nous voyons souvent tout un caractère dans l'assemblage de certaines syllabes. Puis, quand nous en tenons enfin un qui nous contente, nous nous passionnons, nous nous habituons à lui, au point qu'il devient à nos yeux l'âme même du personnage. Gustave Flaubert poussait ainsi la religion du nom jusqu'à dire que, le nom n'existant plus, le roman n'existait plus. Et c'est alors qu'un monsieur réclame et veut qu'on change le nom. Mais c'est tuer le personnage! Mais c'est nous arracher le cœur! Le nom est à nous, car nous l'avons fait nôtre par notre talent. Sans doute, ce sont là des raisons littéraires et sentimentales, et je les donne seulement pour indiquer au public quel sacrifice on exige de nous quand on nous demande de débaptiser un héros: cela semble peu de chose, et nous en restons tout saignants.

On nous dira d'inventer les noms, de les déformer au moins, enfin de ne pas les prendre tout crus dans le Bottin. Eh! sans doute, c'est ce que nous faisons souvent. Mais cela ne nous réussit pas davantage; nous revenons quand même à des noms réels, tellement la variété est infinie. Pour mon compte, je croyais avoir inventé «Raquin», et il s'est trouvé qu'un pharmacien s'appelait ainsi; il aurait pu très bien me faire un procès, s'il n'avait pas été intelligent. Je citerais dix faits semblables. On a une mémoire latente, on retombe sur des syllabes entendues, à moins de monter eu pleine fantaisie, ce qui n'est pas le cas du roman actuel.

Remarquez que le nom seul est en question ici. M. Duverdy ignore ce que sera mon personnage; il porte son nom, cela suffit; il ne veut pas qu'un personnage de roman, qu'il soit noble ou abject, s'appelle comme lui. A la vérité, M. Duverdy, avocat à la Cour d'appel, se plaint que mon personnage soit conseiller à la Cour d'appel: pourtant, cela ne se ressemble guère, il n'y a pas même identité de fonctions. Enfin, n'oubliez pas que le nom de Duverdy est très répandu: je l'ai trouvé à chaque page de mon Bottin; ce n'est pas un de ces noms rares et éclatants que nous nous abstenons de prendre, car ils sonneraient faux dans nos livres, ils gêneraient les lecteurs. Donc, nous voilà dans le cas le plus commun: j'ai pris un nom très répandu; mon personnage n'a pas la même situation sociale que le plaignant; je déclare que je n'ai jamais vu celui-ci, que je n'ai rien mis de lui dans mon œuvre, ni de sa personne, ni de son existence; et je veux savoir si le fait d'avoir pris son nom seul, son nom dépouillé de la personnalité qu'il lui donne, constitue un délit et tombe sous le coup d'une loi.

Tel est donc le cas juridique que je prierai mon avocat de poser devant le tribunal. Je le répète, la question intéresse au plus haut point notre littérature contemporaine. S'il se trouve un tribunal pour me faire effacer de mon œuvre le nom de Duverdy, dans les conditions que je viens de poser, ce n'est pas moi seulement qui serai atteint, ce seront tous mes confrères. Le jour où un pareil précédent existerait, nous n'oserions plus employer un seul nom, nous serions sous la continuelle menace de poursuites possibles.

Ce serait la fin d'une littérature.