Médan, 10 janvier 1883.

Mon cher Daudet,

Pourquoi attendrais-je l'envoi du volume pour vous parler de L'Évangéliste, que j'ai lue dans Le Figaro, et bien lue? Laissez-moi vous écrire tout de suite que c'est, à mon sens, votre étude la plus soutenue et la plus pénétrante. J'entends que je n'ai aucune réserve à faire, que je n'y ai pas trouvé, un de ces gâteaux de miel destinés au public, et qui, personnellement, me sont amers.

Votre sujet était bien beau, bien humain, mais terriblement mal commode. Soyez sûr que vous avez fait un tour de force en intéressant le public à cette histoire sombre, qui ne remue que des idées grises. J'ai remarqué que le protestantisme, en littérature, porte malheur. Et vous en avez triomphé, c'est bien beau cela! Vous devez une fière chandelle à votre don de la vie.

Nous recauserons du livre. Mais je vous signale tout de suite les passages qui m'ont le plus empoigné: la course affolée de la mère cherchant sa fille, à Petit-Port; le serment d'Aussandon et le refus de communion, la page la plus grande du livre, tout à fait superbe; enfin le dénouement, d'une simplicité déchirante. Vous avez un Antheman inoubliable, bien qu'il traverse à peine le livre. Votre Lorie vaut votre Delobelle, dans une note que je trouve même plus délicate. Madame Ebsen est d'une grande justesse, sans trop de maternité sentimentale, ce qui était l'écueil.—Et, çà et là, que de jolies choses en quelques lignes, des échappées de campagne, des horizons de Paris, des choses qui nous ravissent, nous les poètes de l'observation.—Enfin, tout cela m'a plu, et je vous le dis en hâte, sachant que je suis un de ceux pour qui vous écrivez, comme vous êtes un de ceux auxquels je songe.

Nos vives amitiés à Mme Daudet, et bien affectueusement à vous.


A Frantz Jourdain.

Paris, 24 mars 1883.

C'est donc vous, mon cher confrère, qui signez «Spiridion» dans Le Phare de la Loire! Voici plusieurs années que je me savais un ami inconnu dans ce Spiridion, sans pouvoir mettre un nom sous le masque. Et voilà que vous vous découvrez seulement aujourd'hui. C'est mal de m'avoir fait tant attendre.