Cette fois, vous voilà hors de pair. La lecture du volume entier m'a fait une impression énorme, de beaucoup supérieure à celle des chapitres détachés que vous m'aviez lus. Il y a là-dedans une originalité qui s'affirme, un sens très curieux de la bêtise humaine. Votre adultère est d'une imbécillité vraie à donner des frissons. Les conversations amoureuses sont surtout stupéfiantes comme cruautés photographiques. Et je ne parle pas de certaines pages d'analyse, absolument supérieures.
Parmi les passages très bons: tous les rendez-vous de votre madame Hébert et de son capitaine, surtout celui où elle succombe, avec l'accompagnement de l'exercice voisin, d'un comique excellent; puis, les grands tableaux, la revue, le feu d'artifice, le dîner sur l'herbe, et la fausse couche, et surtout le dernier chapitre, cette fin si simple, d'un effet si grand. Jusqu'aux personnages secondaires qui sont merveilleusement plantés, les officiers, les magistrats, la vieille mère raide et noire.
Je ne sais ce qu'on en dira, mais soyez très content, mon ami, car vous faites là une rentrée superbe, vous nous apportez une œuvre qui est une belle réponse à toutes les vilenies qui traînent dans les journaux. Quant à moi, je suis très fier de votre dédicace, je vous remercie d'avoir mis mon nom à votre première page, car il est très honoré d'être là.
Nous rentrons demain à Paris. Venez donc un matin à dix heures, si vous êtes libre: nous causerons, je vous parlerai de votre roman plus longuement. Les répétitions de Pot-Bouille vont me prendre toutes mes après-midi.—Ma femme envoie toutes ses amitiés à la vôtre, et bien affectueusement à vous.
A Paul Bourget.
Médan, 25 novembre 1883.
Mon cher Bourget,
J'achève seulement votre volume[45], et je vous prie de m'excuser si j'ai mis un si long temps à le lire, car je viens d'être terriblement bousculé par la fin de mon roman et par la pièce de l'Ambigu.
Vous avez écrit là de la critique bien spéciale et bien intéressante. Nous n'avons certainement pas le crâne fait de même, et ma nature exigerait plus de chair, plus de matérialité solide. Mais je n'en goûte pas moins beaucoup ces mélodies critiques, au dessin parfois si ingénieux, aux raffinements presque maladifs. Votre cas personnel est aussi curieux que les cas des écrivains soumis à votre analyse. Il faut un âge bien troublé, pour en venir à ces complications du jugement, à ces nervosités de la compréhension.