Médan, 14 juin 1884.

Merci mille fois, mon bon ami, d'avoir songé à m'avertir; mais je laisserai vendre. Si j'arrêtais ces lettres, on les regarderait comme des documents terribles, tandis qu'au contraire je ne suis pas fâché qu'elles viennent appuyer l'histoire vraie du Bouton de Rose, déjà contée par moi.—Je n'ai pas de secrets, les clefs sont sur les armoires; on peut publier mes lettres un jour, elles ne démentiront ni une de mes amitiés, ni une de mes assertions.

Le travail va son petit train, un travail de chien comme je n'en ai encore eu pour un roman; et cela sans grand espoir d'être récompensé. C'est un de ces livres qu'on fait pour soi, par conscience.—Nous irons au Mont-Dore dans les derniers jours de juillet seulement; et, à ce propos, écrivez-moi quel hôtel nous devons choisir entre les trois hôtels de premier ordre qu'on me désigne: Hôtel Chabaury aîné, Hôtel de Paris et Grand Hôtel. Quel est celui qui est le plus près de l'établissement thermal et où nous serons le mieux? Tachez aussi de savoir les prix comparés de la pension par jour. Merci à l'avance.

Voilà.—Je pense que vous travaillez bien de votre côté. Je viens de lire un tas de livres très médiocres. Fin de saison encombrée, mais à part Chérie, Sapho et A Rebours, rien de fort.—J'ai vu Huysmans, lors de mon dernier voyage à Paris, et il m'a promis de s'entendre avec vous, pour venir dans les premiers jours de juillet.

Nos souhaits d'une meilleure santé aux vôtres, et nos vives amitiés à tous.


Au même.

Mont-Dore, 12 août 1884.

Grâce à vous, mon bon ami, nous avons fait un bon voyage jusqu'à Clermont. Mais nos douze lieues, de Clermont au Mont-Dore, ont été égayées par un terrible orage qui a crevé sur nous, au delà de Randanne, lorsque nous commencions à gravir les pentes, en face des Monts-Dômes. Notre cocher n'a eu que le temps de fermer le landau; et nous voilà en plein désert, en pleine montagne, sous un déluge accompagné de grêlons énormes, au beau milieu des coups de foudre qui frappaient les arbres autour de nous. Une jolie musique, je vous assure, et qui a duré une bonne heure. Nos chevaux aveuglés ne marchaient plus qu'au pas. Enfin, nous avons aperçu, au bord de la route, une maison isolée, où nous nous sommes abrités un instant. Jusque-là, je l'avoue, le paysage m'avait médiocrement touché. Mais, lorsque la pluie a cessé, en me retournant, j'ai été très ému de l'étrangeté grandiose de ces Monts-Dômes, dominés par le Puy-de-Dôme. Chacun, pris à part, n'est qu'une bosse ronde, de hauteur médiocre; seulement, la succession de tous ces cratères éteints, ce défilé au fond de la plaine nue et inculte, m'a saisi d'étonnement comme en face d'un paysage lunaire.—Très belles aussi les gorges où l'eau file pendant trois lieues, avant le Mont-Dore; d'autant plus belles ce jour-là, que l'orage avait fait de toutes les hauteurs des cascades, et que nous galopions au milieu des torrents, avec l'accompagnement lointain de la foudre, car le tonnerre a grondé jusqu'au soir. Même des cantonniers avaient averti notre cocher qu'à un certain endroit nous ne passerions pas: nous avons passé, mais nos chevaux ont dû traverser une véritable rivière. Vous voyez que, pour un brave homme de naturaliste, voilà un voyage d'un romantisme échevelé.

Et depuis une semaine bientôt, nous sommes ici, brisés de fatigue sans cause aucune, désorientés par la vie d'hôtel, ahuris de ne pas trouver nos habitudes. Je crois bien que nous ne nous sommes pas encore éloignés de deux kilomètres, sur les routes. Nous avons en projet l'excursion de Murols, celle de Latour et une ou deux autres encore; mais ces orages quotidiens nous bloquent dans notre fond de cuvette, sans compter que la chaleur est accablante. Ajoutez que le médecin qui soigne ma femme me défend de la fatiguer, et il paraît avoir la haine des déplacements inutiles: symptôme d'un esprit sage. Il m'a tout à fait dégoûté du Sancy en m'affirmant que je m'y enrhumerais. Pourtant, il faudra voir si le temps se rafraîchit un peu.