Ma pauvre femme se lève à quatre heures du matin, pour arriver une des premières à l'inhalation; simple précaution de propreté. Jusqu'à présent, le traitement se résume à cela et à un bain de pieds, accompagné de deux verres d'eau seulement. Les grands bains et les douches viendront plus tard. Notre jeune médecin m'a l'air assez intelligent. Il est, d'autre part, d'une grande prudence, et il nous a avertis qu'il ne fallait s'attendre à aucun soulagement immédiat: dans deux mois, peut-être, le bon effet se fera-t-il sentir. Je lui sais gré de cette modestie. Il nous a pris d'ailleurs en amitié, et il nous a fait voir au microscope le bacille de la phtisie: spectacle peu rassurant dans ces hôtels où il doit pulluler.

Voilà toutes les nouvelles, mon bon ami. Depuis huit jours, je n'ai pas touché une plume, et je viens de faire un gros effort, honteux de vous négliger. J'ai reçu tout à l'heure une lettre de Daudet, qui est à Néris et qui nous invite à aller le voir. Peut-être irons-nous si nous finissons la saison les premiers.—Quoi encore? Je viens de lire Jean de la Roche, de George Sand, dont le dénouement, au sommet du Sancy, est une des choses les plus extraordinaires que je connaisse.

Ma femme, en somme, ne va pas mal. Elle est simplement fatiguée. Mais elle assure qu'elle avalerait toute leur eau, sans en être dérangée en bien ni en mal. Elle vous envoie ses bien vives amitiés.

Moi, mon bon ami, je vous souhaite de bonnes vacances. Si nous étions à Médan, je vous dirais de venir bavarder un peu. Enfin, nous y serons le mois prochain. Le pays est très beau, ici; mais l'espace manque. Il faudrait monter sur tous ces puys pour voir ce qu'il y a derrière, et ce serait un exercice bien fatigant pour un gros homme rouillé comme moi.

Tous nos compliments à votre mère, et une bonne poignée de main pour vous. Je n'ai pas encore vu votre guide. J'attends que la fureur des excursions nous prenne.


Au même.

Mont-Dore, 24 août 1884.

Décidément, nous n'avons pas de chance avec le Sancy, mon brave Céard. Votre lettre nous avait déterminés malgré les menaces de notre médecin, qui nous prédisait pour le moins un coup de soleil ou un rhume de cerveau, ayant expérimenté, disait-il, que sur dix de ses malades, huit lui en revenaient dans un état fâcheux. Donc, bravant tout, j'étais allé voir votre guide, Gras Roux, qui m'a eu l'air d'un brave homme, et les chevaux étaient commandés pour le lendemain, lorsqu'un orage épouvantable qui a éclaté vers trois heures nous a forcés de rester chez nous: la foudre grondait encore à huit heures du matin, l'eau tombait par averses terribles. Deux autres fois, nous avons projeté l'ascension, et deux fois ou la pluie, ou le vent, ou les nuages se sont mis à la traverse. Ajoutez que le temps n'est plus certain, qu'il commence à faire froid, et que j'hésite à risquer ma femme sous les ondées. Enfin, nous guettons le ciel; et s'il y a une éclaircie, nous monterons là-haut, autant par devoir de touriste que par curiosité.

Nous sommes allés à Murols, de l'autre côté de la montagne de l'Angle. Cinq lieues superbes, c'est ce que j'ai vu ici de plus saisissant. Le col de Diane, lorsqu'on redescend sur l'autre pente, du côté du lac Chambon, est d'une grandeur sauvage. Ajoutez que ma gourmandise a été flattée, car j'ai mangé à Murols des truites fraîchement pêchées, d'une délicatesse inconnue. Les ruines du château sont fort intéressantes, des salles entières s'y trouvent conservées, envahies de ronces, les cheminées obstruées par les arbres, qui ont poussé là comme des bûches oubliées. Au retour, nous avons eu l'orage obligé, un orage qui nous a surpris, dans notre landau, tandis que nous remontions le col de Diane. Comme nous atteignions le point culminant (quinze cents mètres, je crois), nous étions en plein dans la nuée orageuse, le tonnerre grondait au-dessous de nous.