Vous avez tort de dédaigner Latour, car la route qui y conduit est certainement la plus agréable et la plus belle du Mont-Dore. Je la préfère même à celle de Clermont. Le vallon de la Scierie est un enchantement de verdure et de grands ombrages; la Roche Vendeise, en face de La Bourboule, m'a paru fort curieuse; je ne connais nulle part d'aussi beaux sapins et d'aussi beaux hêtres que ceux du bois de la Charbonnière, dans lequel on monte pendant près d'une heure. Enfin, il y a l'immensité qui se déroule du plateau de Latour, quatre départements aperçus. Ce jour-là pas d'orage, par un oubli du ciel: un temps charmant.
J'aime moins les cascades, sauf celle du Queureilh. Toutes se ressemblent. Je les trouve un peu tableaux à pendule. Toujours des coins adorables de verdure, d'ailleurs. En somme, un beau pays, mais qui ne dit pas grand'chose à ma littérature. C'était bon pour les romantiques, qui l'ont tous raté, du reste, tellement ils avaient peu de conscience. Je crois que notre banlieue parisienne fait plus notre affaire, à nous, qui cherchons de l'humanité dans les horizons. Ici, il n'y a que des rochers et des arbres: l'âme du pays m'échappe, elle est historique.—C'est comme ce monde qui m'entoure, je le vois très mal, je n'ai aucune des sensations dont vous me parlez. Sont-ils mélancoliques, sont-ils même malades? du diable si j'en ai la conscience nette! Je crains de les voir à travers des idées, il faudrait les fréquenter, et les pénétrer davantage, pour en parler sans mentir. Bref, jusqu'à présent, tout cela ne m'a rien dit, pas même pour une nouvelle. On pourrait y mettre le chapitre d'un roman, si on avait un héros phtisique, ce qui serait très élégant.
Ma femme suit héroïquement son traitement, qui s'est agrémenté de bains et de douches. Elle ne va pas mal, elle irait même mieux, si l'on osait se prononcer. Il est fort possible maintenant que nous revenions faire une saison l'armée prochaine.
Voilà les nouvelles, mon bon. Nous resterons certainement ici jusqu'au 28, puis nous vagabonderons pendant cinq ou six jours, avant de retourner à Paris. Je vous ferai signe: si vous y êtes, nous nous verrons, pour conclure sur ce pays.
Nos vifs compliments à votre mère, et deux bonnes poignées de main du ménage pour vous.
Nous allons, ce soir, voir jouer Mam'zelle N'y-Touche au Casino!—Vallès est ici avec sa secrétaire. Il traîne, lamentable, au café! Je le crois fichu.
Au même.
Mont-Dore, 25 août 1884.
Eh bien! nous y sommes montés, à ce fameux Sancy, et c'est tout un drame qu'il faut que je vous raconte.