D'abord, sachez que nous avons ici notre voisin de Villennes, le docteur Magitot. Il s'est empressé, a voulu venir avec nous, a loué des chevaux et arrêté un guide; ce qui fait que nous n'avons pas usé du vôtre, faute grave dont nous nous sommes repentis.
Nous voilà donc à cheval, vendredi à midi. Je vous confesse maintenant que dans nos hésitations, la peur du cheval entrait pour beaucoup. Jamais nous n'avions monté, ni ma femme ni moi; et cinq heures de selle, même au pas, une ascension de sept cents mètres, sont un début un peu gros pour des cavaliers absolument novices. Ajoutez que nos bêtes étaient lamentables, équipées avec des débris de harnais, et que le guide, très âgé, avait l'infirmité d'être sourd et le vice d'être têtu. Quand nous avons aperçu cet équipage, nous aurions certainement refusé le tout, si nous n'avions eu peur de blesser le docteur Magitot.
Nous voilà donc tous les trois en selle, moi assez branlant et le docteur à peu près aussi mal d aplomb que moi, mais nous tenant quand même l'un et l'autre, sans trop de ridicule. C'était ma pauvre femme qui allait moins bien, tellement sa selle était mauvaise et la blessait. A deux kilomètres du Mont-Dore, j'ai bien cru que nous ne pourrions pousser plus loin. Pourtant, après être descendue, elle est remontée et s'est trouvée mieux. Nous voilà du coup très gais, traversant la Dordogne, enfilant les lacets de la montagne, arrivant en haut, après une bonne heure et demie de cavalcade laborieuse. Je remets à plus tard l'ascension du cône final et les impressions de nature.
Il était trois heures environ, lorsque nous nous sommes remis à cheval. Comme je craignais un peu la descente, je dis au guide de prendre la tête, avec le cheval de ma femme, et de ne pas lâcher la bride, par peur qu'il ne trottât. Les choses d'abord marchent fort bien. Mais bientôt le guide, gêné de marcher ainsi contre la bête, dans l'étroit sentier, lâche la bride et se met à cueillir des fleurs. Deux ou trois fois, ma femme l'appelle, mais il répond toujours avec entêtement et tranquille: «N'ayez crainte!» Et le pis était que, de temps à autre, il allongeait un coup de canne sur la croupe du cheval, une sacrée rosse qui s'arrêtait parfois tout court. Enfin, nous étions presque en bas, à peu près à la hauteur de la cascade du Serpent, lorsque la catastrophe s'est produite. Sous un coup de canne plus violent, la rosse a pris subitement le trot, et naturellement à la pente la plus raide des lacets. Ma femme s'est mise à crier et, perdant la tête, elle est tombée comme une masse à la renverse, d'une façon si singulière, que l'étrier s'est trouvé ramené sur le dos du cheval, et qu'elle est ainsi restée pendue par un pied, la tête en bas. Heureusement, dans sa chute, elle avait dû tirer sur les guides, ce qui avait arrêté la bête. Vous voyez notre épouvante. J'ai sauté de mon cheval, je ne sais comment, par-dessus la tête, je crois, et je suis accouru, tandis que le docteur Magitot arrivait aussi. Le guide avait toutes les peines du monde à dégager le pied de l'étrier. Je tenais ma femme entre les bras, nous tremblions que le cheval ne fit un mouvement, car elle se trouvait entre ses pieds, et il l'aurait broyée. Enfin, nous l'avons eue.
Et c'est miracle, mon bon ami. Rien, pas une blessure, pas un froissement. Elle n'a qu'une légère égratignure et deux petites bosses, dont elle ne s'est aperçue que le lendemain. Tout de suite, nous avons plaisanté, mais pendant deux jours j'en ai gardé un grand tremblement intérieur. Je ne pouvais fermer les yeux, sans la voir tomber à la renverse et se casser la tête.
J'achève. Le guide pleurait en répétant qu'il en avait le cœur malade. Pour la consoler, il voulait que nous remontions en selle. Mais nous avons refusé énergiquement, et nous avons fait gaillardement à pied les cinq kilomètres qui nous séparaient du Mont-Dore. Le soir, pour montrer notre force d'âme, nous sommes allés entendre Le Domino noir, une œuvre profonde sans doute, car nous nous demandons encore ce qu'elle signifie.
Et voilà qui prouve qu'on ne devrait jamais faire ce qu'on ne sait pas faire. Le guide, à la vérité, a manqué de précautions, et ma femme assure que la selle était beaucoup trop petite pour elle. Il est vrai aussi que, si le cheval n'avait pas été une rosse, peut-être serait-il arrivé un grand malheur.
Pour revenir brièvement au Sancy, je n'ai pas éprouvé le saisissement que j'attendais. La route est fort belle, d'une belle solitude sauvage, par moments. Mais le panorama, en haut, montre l'étroitesse de ces Monts d'Auvergne, qui en somme ne tiennent guère que seize lieues sur huit lieues de pays. Le temps était superbe, il y avait bien, dans les fonds, une légère brume de chaleur, mais elle ne gênait guère. Il faut vous dire que j'ai toujours mes sacrées montagnes du Midi dans la tête, et que les verdures fleuries de ces pays auvergnats n'arrivent même pas à me désarmer. Je trouve ces bosses bêtes, l'horreur de leur Val d'Enfer et de leur gorge de Chaudefour me semble une horrible bergerie, lorsque je me rappelle certains coins de là-bas. Il faudrait voir les Monts-Dore avec de la neige.
Nous partons samedi, mais nous ne serons pas à Paris avant mercredi. Nos meilleurs compliments à votre mère, et deux bonnes poignées de main pour vous.