Cher Monsieur Magnard,
Merci d'abord au Figaro des études sympathiques qu'il a bien voulu consacrer à Germinal. L'écrivain est tiré d'affaire, et certes avec beaucoup plus d'éloges qu'il n'en mérite. Mais l'observateur, le simple collectionneur de faits, souffre, depuis l'apparition du livre, de voir contester l'exactitude de ses documents. Et, tout en sachant combien de telles discussions sont inutiles, je ne puis résister au besoin de maintenir absolument la vérité générale des mineurs que j'ai mis en scène.
Je lis ce matin l'article de M. Henry Duhamel. Il me reproche d'avoir imaginé une femme travaillant au fond de la mine, lorsque lui-même établit que jusqu'en 1874 le fait a eu lieu en France, comme il a lieu encore aujourd'hui en Belgique. Or, mon roman se passe de 1866 à 1869. Dès lors, n'étais-je pas libre d'utiliser le fait existant pour les nécessités de mon drame? Il prétend, il est vrai, que le roman n'a pas sa vraie date, que ma grève est la grève qui a éclaté l'année dernière à Anzin. C'est là une erreur profonde, et il suffit de lire: j'ai pris et résumé toutes les grèves qui ont ensanglanté la fin de l'empire, vers 1869, particulièrement celles d'Aubin et de La Ricamarie. On n'a qu'à se reporter aux journaux de l'époque. Au demeurant, puisque M. Duhamel accorde que deux cents femmes descendaient encore en 1868, il me semble que j'avais bien le droit d'en faire descendre au moins une en 1866.
Même réponse au sujet des salaires. Nous sommes vers la fin de l'empire, et en temps de crise industrielle. J'affirme que les salaires, à ce moment, étaient bien ceux que j'ai indiqués. J'ai entre les mains les preuves, qu'il serait trop long de donner ici.
Mais j'arrive à la fameuse accusation d'avoir traité les mineurs comme un ramassis d'ivrognes et de débauchés. M. Duhamel défend la propreté et la moralité des corons. Je ne puis que le renvoyer à mon livre. J'ai dit que les corons étaient tenus par les ménagères avec une propreté flamande, sauf les exceptions: voilà pour le reproche de saleté exagérée.
Quant à la promiscuité, à l'immoralité qui tient aux conditions mêmes de l'existence, j'ai dit que sur dix filles six épousaient leurs amants, quand elles étaient mères; et j'ai dit encore que, dans les ménages où l'on prenait un pensionnaire, un «logeur», il arrivait une fois sur deux que l'aventure tournât au ménage à trois. Telle est la vérité, que je maintiens. Qu'on ne me contredise pas avec des raisons sentimentales; qu'on veuille bien consulter les statistiques, se renseigner sur les lieux, et l'on verra si j'ai menti.
Hélas! j'ai atténué. La misère sera bien près d'être soulagée, le jour où l'on se décidera à la connaître dans ses souffrances et dans ses hontes. On m'accuse de fantaisie ordurière et de mensonge prémédité sur de pauvres gens, qui m'ont empli les yeux de larmes. A chaque accusation je pourrais répondre par un document. Pourquoi veut-on que je calomnie les misérables? Je n'ai eu qu'un désir, les montrer tels que notre société les fait, et soulever une telle pitié, un tel cri de justice, que la France cesse enfin de se laisser dévorer par l'ambition d'une poignée de politiciens, pour s'occuper de la santé et de la richesse de ses enfants.
Bien cordialement à vous.