A Alphonse Daudet.

Médan, 26 décembre 1886.

Mon cher ami,

Charpentier me parle de l'idée touchante et charmante que vous avez eue, de réunir nos trois noms[59] sur l'affiche, pour le bénéfice de Flaubert; et j'ai le très gros chagrin de ne pouvoir autoriser la représentation d'un acte séparé de Thérèse Raquin.

Songez donc à ma situation particulière. Goncourt et vous, vous avez eu votre revanche; tandis que moi, j'attends encore la mienne. Ce serait vraiment trop chanceux de jouer cette partie sur un acte séparé, et dans quelles conditions? devant un public forcément détestable, sans critique, pour une seule fois. Ajoutez que le troisième ou le quatrième acte prendrait une noirceur abominable, en éclatant sans la préparation des deux premiers. La pièce n'est plus connue, il est nécessaire qu'elle reparaisse dans son entier pour être jugée équitablement. Enfin, présentée ainsi, la partie me fait peur. C'est déflorer la reprise, c'est risquer l'épreuve sans prudence. Admettez un froid, on dira: «inutile de reprendre ça, c'est jugé.» Je suis sûr que, si le vieux vivait, il me crierait: «Mon brave, l'œuvre avant tout!»

J'attendais la confirmation officielle de votre croix d'officier, pour vous envoyer les félicitations du ménage. Mais, puisque je vous écris, je vous les adresse tout de suite, et j'y ajoute nos vives amitiés pour vous tous.


A J. van Santen Kolff.

(FRAGMENT)