Mon cher Hennique,

Nous sommes rentrés depuis trois jours à Médan, et me voilà au travail. Ne croyez donc pas que j'aie été peiné le moins du monde; énervé peut-être, passionné à coup sûr. J'ai grandi au milieu de ces batailles, elles me sont nécessaires de temps à autre, pour me fouetter. Chacune a été pour moi un pas en avant.—Renée aura de quinze à vingt représentations, au milieu de la bousculade de la presse et de l'ahurissement du public. Je vais sans doute publier la pièce tout de suite, et j'écris en ce moment, avant de me mettre à La Terre, une préface assez importante, qui liquidera l'aventure. Tout cela va bien, j'ai des envies de chef-d'œuvre.

Ma femme est dans le coup de feu de notre installation. Elle ne va pas mal, ou du moins elle ne sent pas son mal. Écrivez-moi de temps à autre, vous serez bien gentil. Moi, je vous donnerai des nouvelles, quand il y en aura de décisives.

Nos vives amitiés à votre femme et bien affectueusement à vous tous.


A J.-K. Huysmans.

Médan, 1er juin 1887.

Que j'ai du remords, mon cher ami, de ne vous avoir pas encore remercié de votre bouquin! Mais si vous saviez la bousculade où j'ai été et où je suis davantage. Après Renée, voilà La Terre! Imaginez que j'en suis aux deux tiers à peine et que Le Gil Blas m'en dévore trois cents lignes par jour!

Enfin, j'ai donc relu En Rade, dans le volume, et combien cela gagne toujours à n'être plus fragmenté, même lorsque les fragments sont longs! L'ensemble maintenant apparaît, sinon très simple, du moins très net. Vous avez là-dedans des choses superbes, les plus intenses peut-être que vous ayez écrites. Toute la partie paysans prend un relief extraordinaire. Ce n'est pas que je n'aime point les rêves, celui d'Esther est assurément une chose exquise et complète en elle-même; mais, très sincèrement, j'aurais préféré les paysans d'un côté, les rêves de l'autre. Cela, sans doute, était plus ordinaire; et quelle nouvelle étonnante pourtant, quel chef d'œuvre, digne d'A Vau-l'eau, vous aviez avec vos paysans tout seuls! Il me semble que l'opposition que vous avez voulue ne se produit pas, ou du moins se produit avec une confusion qui n'est pas de l'art. Peut-être est-ce moi qui me trompe, et je ne vous donne là que mon impression amicale et franche.

N'importe, vous êtes un fier artiste, et il n'y a pas beaucoup de romans qui aient la puissante odeur du vôtre.