Ainsi, c'est entendu, vous allez sommeiller jusqu'en mars, et, à cette époque, vous vous réveillerez enfin. C'est le dernier délai que je vous donne. Après quoi, je vous traiterai comme un indigne paresseux.
Il faut vous dire que je ne suis pas gai aujourd'hui. Rien ne marche, et «le ciel de l'avenir»[6] est singulièrement noir. Je me rappelle l'été dernier comme un véritable âge d'or. La belle confiance et les beaux projets! Ce soir, je me traite de crétin, et je vous écris cette lettre écœuré par l'odeur de l'encre. On a de ces défaillances, et le pis est qu'elles vous font beaucoup souffrir. Quelles secousses continuelles, bon Dieu! et quels détraquements dans cette misérable machine qui est moi! Je ne sais plus bien si c'est le ventre ou la pensée qui me fait mal!
Je ne puis guère vous donner des nouvelles exactes sur ma position littéraire, qui chaque jour se modifie. Je dois écrire dans plusieurs feuilles, mais ma maison la plus solide est encore cette baraque de Figaro dont le plancher menace, chaque matin, de s'écrouler sous mes pas. Je voudrais pouvoir, comme vous le désirez, entreprendre une œuvre sérieuse qui me consolerait. Le malheur est que cela ne m'est pas permis en ce moment. Il faut que je batte monnaie et je suis étrangement maladroit dans une pareille besogne. Je ne sais guère comment je vais sortir de cette galère. Je veux dire de mes ennuis, car je compte bien ne jamais déserter entièrement le journalisme, qui est le plus grand moyen d'action que je connaisse.
J'ai repris mes réceptions du jeudi. Pissarro, Baille, Solari, Georges Pajot viennent chaque semaine gémir avec moi et se plaindre de la dureté des temps. Baille a cependant remporté aujourd'hui une grande victoire; il est lauréat de l'institut depuis ce matin, et son prix est de la valeur de trois mille francs. Je l'ai cru fou lorsqu'il est venu m'annoncer cette bonne nouvelle. Solari gratte ses bons dieux, il veut se marier. Pissarro ne fait rien et attend Guillemet.
Dites à Paul de revenir au plus tôt. Il jettera un peu de courage dans ma vie. Je l'attends comme un sauveur. S'il ne devait pas arriver dans quelques jours, priez-le de m'écrire. Surtout qu'il apporte toutes ses études pour me prouver que je dois travailler.
Je voulais vous écrire une lettre intéressante, pleine de faits, et je n'ai réussi, sans doute, qu'à épancher ma mauvaise humeur. Vous me prendrez comme je suis. Un jour d'espoir, vous aurez les pages réjouissantes que je vous enverrai.
Du courage, mon cher Valabrègue, et ne vous endormez pas; il y a tant de choses vivantes à faire.
Le bonjour à tous de ma part et de la part de ma femme.
Votre dévoué.