XI

Paris, 19 février 1867.

Mon cher Valabrègue,

Quelques mots en courant pour que vous ne puissiez pas m'accuser de paresse ou d'oubli. Je tiens à répondre à certains passages de votre dernière lettre.

Je ne doute nullement de vous, et je ne me rappelle guère ce que vous appelez «vos commencements classiques». J'assiste en ami et en curieux aux transformations qui s'accomplissent en vous. J'attends votre première œuvre pour vous classer dans mon esprit, pour arrêter mes opinions à votre égard. Mais je sais que vous êtes un chercheur, que vous pensez juste, que vous êtes jeune et que l'avenir vous appartient. Vous voyez que je vous accorde une large place dans mon estime, et vous avez tort de douter de mes sympathies et de mes applaudissements. J'avais à cœur de faire mon acte de foi, car dans votre dernière lettre, vous vous défendez vivement vous me traitez en incrédule.

Ce que j'ai toujours pensé—je veux ne vous rien cacher—c'est que vous menez une vie trop contemplative. J'aimerais à vous voir un esprit plus militant. A votre âge, le sang bat dans les chairs, la fièvre secoue le corps. Les œuvres vécues ont toujours été supérieures aux œuvres rêvées. Avouez que vous rêvez les vôtres: les longues explications que vous me donnez sur vos «Paysages d'automne» me prouvent que vous êtes un contemplatif quand même. Je ne vous cache pas que j'aurais préféré vous voir au milieu de nous, luttant comme nous, renouvelant chaque jour vos tentatives, frappant à droite et frappant à gauche, marchant toujours en avant. D'ailleurs, toutes les voies sont bonnes, celle que vous prenez peut convenir à votre personnalité. Les vœux que je fais ne sont peut-être que des conseils égoïstes dictés par ma propre nature.

Je comptais vous voir marcher avec moi. Je ne suis entouré que de peintres; je n'ai pas ici un seul littérateur avec qui causer. Je me disais que nous irions ensemble au combat, et que nous nous soutiendrions au besoin. Et voilà que vous me laissez marcher seul, lutter seul, triompher et succomber seul. Quelquefois je pense à vous et je me dis: «Il s'endort». N'est-ce pas là une parole naturelle qui doit m'échapper malgré moi! Revenez avec un ouvrage, entrez dans la vie, luttez et vous verrez que je serai le premier à vous encourager et à vous applaudir.

A quand votre arrivée? Vous aviez parlé, du mois de mars, je crois, mettons cela en avril ou en mai, n'est-ce pas? Dans votre prochaine lettre, fixez-moi une époque, s'il est possible. D'ailleurs, si vous ne venez pas pour vous jeter franchement dans la mêlée, il est préférable que vous restiez encore à Aix, jusqu'au jour où vous vous croirez mûr pour la lutte. Surtout, apportez votre livre de paysages, je suis très curieux de savoir ce que vous avez mis dans cette œuvre.

Faut-il vous parler un peu de moi? Vous devez savoir que je vais entreprendre un grand travail dans Le Messager de Provence, journal paraissant à Marseille; j'y publierai, à partir du 1er mars, un long roman: Les Mystères de Marseille, basé sur les pièces des derniers procès criminels. Je suis encombré de documents; je ne sais pas comment je vais faire sortir un monde de ce chaos. Ce travail est peu payé; mais je compte sur un grand retentissement dans tout le Midi. Il n'est pas mauvais d'avoir une contrée à soi. D'ailleurs, j'ai accepté les propositions qui m'ont été faites, poussé toujours par cet esprit de travail et de lutte dont je vous parle plus haut. J'aime les difficultés, les impossibilités. J'aime surtout la vie, et je crois que la production, quelle qu'elle soit, est toujours préférable au repos. Ce sont ces pensées qui me feront accepter toutes les luttes qu'on m'offrira, luttes avec moi-même, luttes avec le public. On me dit que l'annonce des Mystères de Marseille fait un certain bruit là-bas. Des circulaires vont être distribuées, des affiches seront collées. Si vous entendiez dire quelque chose de curieux au sujet de mon roman, veuillez me l'écrire.

Paul travaille beaucoup, il a déjà fait plusieurs toiles, et il rêve des tableaux immenses; je vous serre la main en son nom.