Permettez-moi, avant tout, de vous dire que vous avez jugé un peu en provincial la publication des Mystères de Marseille. Si vous étiez ici au milieu de nous, si je pouvais causer pendant dix minutes avec vous, vous comprendriez sur-le-champ la raison d'être de cette œuvre. J'obéis, vous le savez, à des nécessités et à des volontés. Il ne m'est pas permis comme à vous de m'endormir, de m'enfermer dans une tour d'ivoire, sous prétexte que la foule est sotte. J'ai besoin de la foule, je vais à elle comme je peux, je tente tous les moyens pour la dompter. En ce moment, j'ai surtout besoin de deux choses: de publicité et d'argent. Dites-vous cela, et vous comprendrez pourquoi j'ai accepté les offres du Messager de Provence. D'ailleurs, vous êtes dans tous les espoirs, dans toutes les croyances du commencement, vous jugez les hommes et les œuvres absolument, vous ne voyez pas encore que tout est relatif, et vous n'avez pas les tolérances de l'expérience.
Je ne veux point jeter de la nuit dans votre beau ciel limpide. Je vous attends à vos débuts, à vos luttes; alors seulement, vous comprendrez bien ma conduite.
Je vous dis ceci en ami. Il est bien entendu que je vous abandonne Les Mystères de Marseille. Je sais ce que je fais!
En ce moment, je mène de front trois romans: Les Mystères, une nouvelle pour L'Illustration, et une grande étude psychologique pour La Revue du XIXe Siècle. Je suis très satisfait de cette dernière œuvre[7]; c'est, je crois, ce que j'ai fait de mieux jusqu'à présent. Je crains même que l'allure n'en soit trop corsée, et que Houssaye ne recule au dernier instant. L'ouvrage paraîtra en trois parties; la première partie est terminée et doit paraître au mois de mai. Vous voyez que je vais vite en besogne. Le mois dernier, j'ai écrit cette première partie—un tiers du volume,—et une centaine de pages des Mystères. Je reste courbé sur mon bureau du matin au soir. Cette année, je publierai quatre à cinq volumes. Donnez-moi des rentes, et je m'engage à aller tout de suite m'enfermer avec vous et me vautrer au soleil dans l'herbe.
J'ai dû, pour quelque temps, quitter Le Figaro. Je n'y publierai plus que des articles volants, et, métier pour métier, je préfère écrire des histoires de longue haleine, qui restent. J'ai dû également renoncer à l'idée de faire un «Salon». Il est possible cependant que je lance quelque brochure sur mes amis les peintres.
Voilà, ma foi, toutes les nouvelles qui me concernent. Je travaille beaucoup, soignant certaines œuvres et abandonnant les autres, tâchant de faire mon trou à grands coups de pioche. Vous saurez un jour qu'il est malaisé de creuser un pareil trou.
Je ne vous parle pas de votre retour à Paris. Je vois bien que vous le remettez à une époque lointaine, indéterminée. Je finirai par vous approuver; puisque vous voilà redevenu poète, il est préférable que vous restiez dans les solitudes mortes de la province. Seulement, vous entrez dans la carrière littéraire par une voie si différente de celle que j'ai prise, qu'il m'est difficile de ne pas faire quelques restrictions. Ma position m'a imposé la lutte, le travail militant est pour moi le grand moyen, le seul que je puisse conseiller. Votre fortune, vos instincts vous font des loisirs, vous vous attardez de gaieté de cœur. Toutes les routes sont bonnes, suivez la vôtre, et je serai le premier à applaudir lorsque vous obtiendrez un résultat. Ce que je vous ai dit, ce que je vous dirai sans doute encore, ne m'est dicté que par la sympathie. Vous n'en doutez point, n'est-ce pas?
Quelques petites nouvelles pour finir: Paul est refusé, Guillemet est refusé, tous sont refusés; le jury, irrité de mon «Salon», a mis à la porte tous ceux qui marchent dans la nouvelle voie.—Baille entre en plein dans de beaux appointements.—Solari est toujours marié.—Voilà.
Écrivez-moi souvent, vos lettres me font grand plaisir. Parlez-moi, à l'occasion, de l'impression que Les Mystères font à Aix.
Votre dévoué.