Vous avez le bonjour de tout le monde.


XIII

Paris, 29 mai 1867.

Mon cher Valabrègue,

Je vous dois une lettre depuis longtemps, je suis tellement ennuyé et occupé que je me déclare moi-même bien innocent de ma négligence.

Imaginez-vous que toutes les publications pour lesquelles je travaillais m'ont manqué de parole à la fois. La Revue du XIXe Siècle, qui devait commencer un roman de moi le 1er mai, ne le commencera que le 1er juillet; d'autre part, L'Illustration me retarde aussi; de façon que j'ai les bras liés, ne pouvant entreprendre autre chose, et attendant avec impatience que le travail amassé commence à s'écouler.

Je suis très content du roman psychologique et physiologique que je vais publier dans La Revue du XIXe Siècle. Ce roman, qui est écrit presque entièrement, sera à coup sûr ma meilleure œuvre. Je crois m'y être mis cœur et chair. Je crains même de m'y être mis un peu trop en chair et d'émouvoir Monsieur le procureur impérial. Il est vrai que quelques mois de prison ne me font pas peur.

Je vais faire un «Salon» dans un nouveau journal: La Situation, qui paraît ces jours-ci. Il y a beaucoup de nouveaux journaux dans l'air, et je cherche à me caser solidement dans une des feuilles futures. Mon grand défaut est d'avoir vingt-sept ans; si j'en avais cinquante, si j'étais à demi mort de lassitude et de dégoût, j'aurais déjà dans le journalisme une place fixe qui me rapporterait dix mille francs par an.

Je vous enverrai, ces jours-ci, une brochure que je publie ici, et qui n'est autre chose que mon article sur Manet. Elle contient deux eaux-fortes: un portrait de Manet et une reproduction de l'Olympia. Vous devez savoir que Manet a ouvert, depuis vendredi, son Exposition particulière. Le succès d'argent est maigre jusqu'à présent. L'affaire n'est pas lancée. J'espère que ma brochure va mettre le feu aux poudres.