Autre nouvelle. Je me suis à peu près entendu avec l'éditeur Lacroix, pour publier une édition in-8 de mes Contes à Ninon, illustrés par Manet. Nous n'avons plus qu'à signer le traité. Si l'affaire se conclut, le volume paraîtra en novembre.—Vers cette époque, je publierai sans doute deux autres volumes.
Voilà à peu près toutes les nouvelles qui me concernent.—Je vois rarement Baille; depuis que je me suis retiré sur les hauteurs de Batignolles, je vis au désert. Quand vous reviendrez à Paris, j'espère que vous vous logerez dans mon voisinage.—Cézanne retournera à Aix avec sa mère dans une dizaine de jours. Il passera, dit-il, trois mois au fond des solitudes de la province et reviendra à Paris en septembre. Il a grand besoin de travail et de courage.—Grand succès de Solari au Salon.—Prochaine ouverture de l'Exposition de Courbet, sur laquelle j'espère pouvoir faire une courte étude. D'ailleurs, Paul vous donnera toutes ces petites nouvelles avec plus de détails.
Me pardonnerez-vous de vous avoir parlé des autres et de moi avant de m'être occupé de vous?
Vous faites bien de rester à Aix, si vous y restez pour vous armer de toutes pièces avant de revenir à Paris. Songez que, pour marcher librement, il faut que vous soyez indépendant. Seulement hâtez-vous. La province est terrible. Deux ans de séjour à Aix doivent à coup sûr tuer un homme. J'ai en cela une opinion arrêtée qui me fera toujours vous appeler à Paris. Questionnez Paul, questionnez tous nos amis, et vous verrez chez tous le même effroi de la province. Lisez aussi dans Balzac quelques admirables pages.—A propos, avez-vous lu tout Balzac? Quel homme! Je le relis en ce moment. Il écrase tout le siècle. Victor Hugo et les autres,—pour moi,—s'effacent devant lui. Je médite un volume sur Balzac, une grande étude, une sorte de roman réel.
Donc, je voulais simplement vous dire de rester à Aix, tout juste le temps nécessaire pour conquérir votre liberté, et de vous méfier beaucoup de cette ville morte. Vous croyez marcher et vous dormez. Cela n'est pas appréciable pour vous, qui êtes dans votre sommeil. Mais moi, qui suis dans la veille fiévreuse de Paris, je vois bien en lisant vos lettres que vous restez appesanti et immobile.
En voulez-vous une preuve? Si vous étiez resté à Paris, jamais vous ne seriez redevenu poète. Ce qui vous pousse à la poésie, à la rêverie cadencée des vers, c'est cet air mortel qui pèse à vos épaules. Dans le calme de votre retraite, votre esprit a été pris de ce sommeil doux, nécessaire à l'éclosion des rimes. Certes, je ne vous blâme pas d'être poète pour quelque temps encore. Mais je ne crois pas que ce soit là votre véritable tempérament. Dès que vous aurez mis de nouveau le pied dans Paris, la Muse effarouchée vous abandonnera une seconde fois. Je considère vos vers du moment comme un excellent exercice. D'ailleurs, si je me trompe, s'il y a véritablement en vous l'étoffe du poète que notre âge attend, votre place sera grande; je saurai ce qu'il faut en croire lorsque vous serez ici: si la Muse ne se sauve pas de vous, ce sera signe que vos vers ne sont pas fils du sommeil de la province. Alors Paris élargira vos horizons de poète.
Peut-être, ici, sacrifions-nous trop à l'heure présente. Nous frappons le fer quand il est chaud, de toute notre énergie et de toute notre puissance. Nous écrivons au caprice de l'occasion, c'est pour cela que nos œuvres ne sont pas solides. Il faudrait tout à la fois respirer l'air de Paris et écrire à ses heures. Les œuvres alors seraient vivantes et durables. Votre position de fortune vous permettra de mener cette vie de travail et d'étude. Si vous avez beaucoup de volonté, votre place est toute marquée.
Écrivez-moi plus longuement que je ne le fais. Moi, j'ai des circonstances atténuantes en ma faveur.
Je ne vous parle pas des Mystères de Marseille. Ce feuilleton m'ennuie tellement que je suis tout écœuré rien qu'à en écrire le titre.
Je vous serre vigoureusement la main.