Mon vieil ami, votre lettre nous a bouleversé le cœur, tellement elle est désespérée et douloureuse, et nous serions partis tout de suite vous embrasser, si toutes sortes d'ennuis ne nous retenaient à Paris. Mais, dimanche, nous espérons bien vous trouver rassuré un peu, ainsi que votre pauvre femme, car vous semblez sous le coup d'une désespérance trop grande. Défiez-vous des médecins, qui sont parfois terribles, avec leurs pronostics trop inquiétants; et dites-vous, quand ils vous annoncent des catastrophes, que tout ira bien, car ils ne savent rien, ils se trompent toujours.

Il y a vingt ans, ma femme a eu ce que Paul[72] paraît avoir: un abcès au cæcum, qui lui a causé d'affreuses douleurs. Elle a été aussi en grand danger, sous la menace que cet abcès ne s'ouvrît du côté du péritoine. Et elle s'en est heureusement tirée, ainsi que plusieurs autres personnes atteintes comme elle, et que nous connaissons. L'ouverture de l'abcès dans l'intestin est l'issue la plus fréquente. La bonne nature, au fond, agit par les chemins droits. Je crois très formellement, pour ma part, à une terminaison heureuse.

Ah! votre pauvre femme, comme nous la plaignons, mon vieil ami! et comme nous sentons l'effroyable tristesse de votre situation à tous les deux, dans cette chambre d'hôtel inconnue, comptant les heures pour être fixés sur le sort de votre cher malade! C'est ce qui redouble votre angoisse et vous ôte ainsi tout courage. Embrassez bien Mme Charpentier pour nous deux, dites-lui que nous pleurons avec elle; mais que nous sommes pleins d'espoir, devant la certitude qu'un tel malheur ne peut vous arriver.

Ce cher Paul, vous savez que nous l'aimons beaucoup. Nous l'avons vu naître et grandir; son portrait est sur notre cheminée comme celui d'un enfant qui serait à nous. Nous savons combien il est doux et bon, et quel homme charmant il fera. Et c'est pourquoi, encore un coup, nous sommes convaincus que tout finira bien, que vous allez l'avoir cet été avec vous en convalescence.

A dimanche. Ne vous inquiétez pas de notre arrivée. Nous ne voulons que vous embrasser, que vous dire de vive voix combien nous vous aimons et quelle part nous prenons à votre souffrance.

Et en attendant, nous vous envoyons, à vous trois et à votre cher malade, tout notre espoir, le meilleur de notre cœur.


A Fernand Desmoulin.

Médan, 25 mai 1895.

Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre ce matin, comme nous quittions Paris. Je ne pouvais plus vivre, et je suis un peu calmé de me retrouver ici, pour m'absorber dans le travail. Votre lettre nous a un peu rassurés, je ne puis croire à une issue fatale. Les médecins ne savent pas, ne peuvent savoir. Il faut quand même espérer, car la vie est la plus forte.