Au même.

Médan, 8 août 1902.

Mon bon ami, j'ai enfin terminé cette terrible Vérité qui, pendant un an, m'a demandé de grands efforts. L'œuvre est au moins aussi longue que Fécondité, et il s'y trouve une telle diversité de personnages, un tel enchevêtrement de faits, que jamais mon travail ne m'a demandé une discipline plus étroite. J'en sors pourtant assez gaillard, et ma tête seule a besoin de repos. Vérité commencera à paraître le 10 septembre, dans L'Aurore, et y durera jusqu'au 20 janvier environ.

J'attends les Charpentier dans les premiers jours de la semaine prochaine, et c'est pendant leur séjour ici que je compte me reposer. Cela mettra un peu de bruit autour de moi, me tirera de la solitude où nous vivons. Et je compte sur cette diversion bruyante pour me débarbouiller le cerveau. Puis, en septembre, je songerai à vous; je me mettrai à un des poèmes, je ne sais encore lequel. Votre lutte devient si rude que je suis hanté de scrupules. Sans doute, je professe qu'on doit marcher droit à l'œuvre d'art, sans s'occuper des contingences. Seulement, quand un musicien n'a devant lui que deux théâtres pour se produire, quand des obstacles de toutes sortes lui barrent la route, il est bien difficile de s'embarquer dans une œuvre, sans s'inquiéter du sort qui l'attend. Le pis est qu'on se paralyserait tout à fait, si l'on voulait mettre toutes les bonnes chances de son côté.

Depuis quelques jours, je réfléchis à nos trois sujets et je suis bien troublé. Enfin, le seul parti sage et brave est d'en traiter un; et puis, nous verrons, quand nous serons réunis à Paris.

Aucune nouvelle d'ailleurs. Depuis que j'étais ici, je n'avais pas quitté ma table de travail un seul jour. Nous avons vu Larat pendant deux heures, une après-midi. Les Mirbeau, qui doivent être à Houlgate, ne viendront nous voir qu'après leur retour. Les Loiseau sont toujours à Morsalines, où notre cousine Amélie est allée les rejoindre; et elle aussi ne viendra sans doute passer avec nous quelques jours qu'en septembre. Quant à Desmoulin, il est à Bruges où il copie des primitifs.

Nous avons reçu ce matin la bonne lettre de votre femme, à laquelle la mienne répondra prochainement, et nous avons été bien heureux des excellentes nouvelles qu'elle nous donnait. Il parait que Suzanne et vous devenez des pêcheurs de crevettes remarquables. Vous allez nous revenir tous les trois rayonnants de santé, et c'est ce qu'il faut pour vaincre le destin.

Nous vous embrassons bien tendrement, de tout notre cœur.