A Alfred Bruneau.
Médan, 2 juillet 1902.
Mon cher ami, vous voilà installés et votre lettre nous donne de bonnes nouvelles de vous deux et de Suzanne. Ces trois mois de grand calme et de travail vous feront certainement grand bien; et, quand vous rentrerez en octobre, avec votre œuvre finie, il sera toujours temps d'organiser votre avenir. Je n'ai plus guère d'illusions, mais je crois tout de même que les braves gens et les travailleurs déterminent autour d'eux les chances heureuses. C'est toujours lorsque j'ai désespéré que le destin s'est montré clément.
Depuis bientôt trois semaines que nous sommes ici, nous avons vécu dans une belle tranquillité. Ma femme va mieux, surtout depuis qu'il fait beau. J'ai bien travaillé, mais je ne compte finir Vérité que vers la fin du mois. C'est terriblement long; voilà près d'un an que, tous les matins, sans manquer un seul jour, je me remets à cette œuvre. Aussi suis-je très fatigué, avec le grand besoin de me reposer un peu. Je compte ne pas faire grand'chose en août. Puis, en septembre, j'espère m'occuper de nos poèmes; et, plus j'y songe, plus je suis décidé à les traiter comme je les sens, car tout accommodement au goût des directeurs ou du public serait, en fin de compte, une duperie.
Les Charpentier ne viendront ici que le 15 août. Nous avons donc devant nous six semaines de solitude, et cela ne m'est pas désagréable; je passe de délicieuses après-midi dans mon jardin, à regarder tout vivre autour de moi. Avec l'âge, je sens tout s'en aller et j'aime tout plus passionnément.
Travaillez bien, mon ami; reposez-vous bien aussi, et surtout ne vous faites pas de chagrin, ne désespérez pas. Vous verrez que la chance viendra, je ne sais comment, mais elle viendra. Tout effort est récompensé; il est impossible que votre travail, si brave et si franc, n'amène pas la victoire. Chaque jour, levez-vous en espérant quelque chose de bon pour le lendemain.
Et bonne santé à votre femme et bonnes vacances à Suzanne. Prenez tous les trois une grosse provision de forces pour l'hiver prochain.
Nous vous embrassons, ma femme et moi, de tout notre cœur.