Voici l'observation prise sous la dictée du Maître:
«Étant enfant, j'avais une bonne mémoire scolaire; j'avais le prix de mémoire; déjà à cette époque je travaillais sans trop de zèle, le nécessaire, rien de plus: arrivé en étude, je me mettais à la besogne, avec le désir de terminer le plus vite possible et de ne plus rien faire.
«Au lit je récitais tout bas mes leçons avant de m'endormir, c'est un excellent moyen pour retenir.
«Le lendemain, je les savais, j'en disais très bien le mot à mot avec beaucoup de précision; je ne me trompais et n'hésitais que rarement; j'avais donc une mémoire excellente qui me permettait d'apprendre vite et bien. Mais tout disparaissait assez rapidement, les mots s'envolaient avec le temps, et l'âge a amené l'oubli des textes les mieux sus.
«Déjà à cette époque, ma mémoire était ce qu'elle est aujourd'hui, elle se chargeait rapidement, avidement... puis elle se déchargeait. C'est une éponge qui se gonfle, puis qui se vide; c'est un fleuve qui entraîne tout et dont les eaux courent tôt se perdre sur un banc de sable.
«Un caractère très net de ma mémoire, c'est que la persistance des souvenirs dépend de mon désir et de ma volonté de retenir. J'ai une excellente mémoire visuelle, mais si je ne regarde pas en voulant retenir, il ne reste rien; si je n'ai pas la volonté de me souvenir, tout se perd. Nommé président de la Société des Gens de lettres, j'ai mis plus de trois semaines à me rappeler les physionomies des vingt-quatre membres du Comité.
«A la suite d'une enquête faite pour construire un roman, je retrouve, quand j'ai idée de voir, tous les souvenirs dont j'ai besoin.
«Mes souvenirs visuels ont une puissance, un relief extraordinaire; ma mémoire est énorme, prodigieuse, elle me gêne; quand j'évoque les objets que j'ai vus, je les revois tels qu'ils sont réellement avec leurs lignes, leurs formes, leurs couleurs, leurs odeurs, leurs sons: c'est une matérialisation à outrance; le soleil qui les éclairait m'éblouit presque; l'odeur me suffoque, les détails s'accrochent à moi et m'empêchent de voir l'ensemble. Aussi pour le ressaisir me faut-il attendre un certain temps. Je n'écrirai que l'an prochain mon roman sur Lourdes, je prendrai les notes que j'ai recueillies; l'évocation se fera; tout sera au point; sur l'ensemble, les grandes lignes, les grandes arêtes se détacheront, nettes...
«Cette possibilité d'évocation ne dure pas très longtemps; le relief de l'image est d'une exactitude, d'une intensité inouïes, puis l'image s'efface, disparaît, cela s'en va; ce phénomène est heureux pour moi; j'ai écrit beaucoup de romans, j'ai entassé un nombre considérable de matériaux: si tous mes souvenirs me restaient, je succomberais sous leur poids. De la trame du roman, l'oubli est encore plus rapide; arrivé à la fin de l'ouvrage que j'écris, j'en oublie le commencement. Il me faut autant de plans que de chapitres projetés: pour vingt chapitres, vingt plans détaillés. Alors je pars tranquille, avec ce guide-âne je suis sûr de ne pas me perdre en route; mon sous-main, couvert d'indications, de notes d'échos, de rappels, m'est indispensable, je le consulte sans cesse.
«En résumé, ma mémoire se caractérise par la puissance énorme des souvenirs qu'elle me fournit, par la fragilité de ces souvenirs.