«Je ne me souviens pas pour le plaisir de me souvenir, je n'exerce pas cette grosse mémoire pour le plaisir de l'exercer; tout ce qui ne nécessite pas un peu d'invention, lire, corriger des épreuves, m'endort, mais je ne dors plus dès que je puis créer, dès que fonctionne le centre d'invention littéraire.
«On sait comment je compose mes romans; je rassemble le plus possible de documents, je voyage, il me faut l'atmosphère de mon sujet; je consulte les témoins oculaires des faits que je veux décrire; je n'invente pas, le roman se fait, se dégage tout seul des matériaux. Ainsi, pour La Débâcle, je suis allé à Sedan, j'ai consulté les meilleures sources d'informations; les personnages se sont présentés tout seuls; ne fallait-il pas un colonel, un capitaine, un lieutenant, un caporal, des hommes...? Une fois le personnage apparu, je le fais mien, je vis avec lui; je ne me plais qu'en ce qui vit.
«Chez moi le mot n'a pas grande importance. Il peut être éveillé par l'image ou par l'argument; je puis parler facilement, je ne m'élève à la véritable éloquence que sous l'influence de la passion; j'abhorre le lieu commun, il me paralyse, m'empêche de parler.
«Souvent le mot écrit m'étonne comme si je ne l'avais jamais vu; je lui trouve un aspect bizarre, laid, disgracieux: il éveille toujours une image appropriée; mentalement je ne le lis ni ne le parle, je ne suis pour lui ni visuel, ni moteur. Quand j'écris, la phrase se fait en moi toujours par euphonie; C'est une musique qui me prend et que j'écoute; gamin, j'adorais les vers et en écrivais beaucoup; la musique véritable me laisse froid, je n'ai pas, je crois, l'oreille très juste; c'est par un véritable raisonnement que j'aime la musique; elle a été longtemps pour moi lettre close, mais j'entends le rythme de la phrase; je me fie à lui pour me conduire, un hiatus me choque et me gêne.
«Je ne prépare pas la phrase toute faite; je me jette en elle comme on se jette à l'eau, je ne crains pas la phrase; en face d'elle je suis brave; je fonds sur l'ennemi, j'attaque la phrase laissant à l'euphonie le soin de l'achever.
«Chez nous romanciers, ceci est rare. Tous les écrivains que j'ai connus polissent leur phrase avant de l'écrire; la première heure est la moins bonne, c'est la période des tâtonnements; au bout d'un certain temps tout s'arrange, se dessine et le bon travail commence.
«Pour moi c'est le contraire, ce que je fais de mieux est ce que je fais d'abord. La fatigue arrive vite; mes quatre ou cinq pages écrites, je cesse; je ne dépasse pas trois heures par jour; on m'a fait une réputation de travailleur, c'est une erreur; je suis très régulier et très paresseux; je vais très vite, pour en finir le plus rapidement possible et ne plus rien faire.
«Je termine en disant que je suis myope et porte du 9; cela est venu à dix-neuf ans; je me suis aperçu que je ne pouvais plus, comme l'année précédente, lire de chez moi les affiches annonçant les représentations théâtrales, dont j'étais très friand.
«Mes organes des sens sont bons; l'odorat est excellent. Je rêve assez souvent; mes rêves manquent de lumière; je n'y vois pas le grand soleil, le plein jour; c'est une clarté élyséenne qui entoure les objets et les personnes, un peu flous, à demi perdus dans une lumière diffuse et grise...».