Au même.

Bordeaux, 22 décembre 1870.

Mon cher Roux,

Ma femme a dû te dire que je restais ici et que je l'appelais. J'ai accepté d'être secrétaire de Glais-Bizoin. C'est une situation qui va me permettre d'étudier les gens d'ici et de tirer d'eux ce qui me plaira le mieux,—à moins que cette place de secrétaire ne me convienne complètement.

Comme je le disais à ma femme, Marseille est brûlé. Il était temps de se dépayser, si l'on ne voulait jouer un rôle embarrassant. J'aurais pris ici n'importe quoi plutôt que de vider les lieux.

Je ne sais encore quel coup de main je vais pouvoir te donner. C'est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose pour toi. Maintenant qu'il s'agît de parler carrément, je n'ose te conseiller de me rejoindre. Tu m'as dit toi-même qu'on ne donnait pas de ces conseils-là. Je désire vivement t'avoir, et j'espère que tu te caserais—-Écris-moi, n'est-ce pas, pour me dire ce que tu comptes faire.

Je ne me suis pas gêné, j'ai conseillé carrément à ma femme de te parler d'un emprunt. Elle me rassure, elle me dit que Chappuis va nous payer, et que tu veux bien me prêter ta quinzaine. Je te remercie mille fois. Tu es un peu mon banquier. Je suis vivement touché de ta façon d'agir dans ces questions délicates.

Si tu venais et que tu voulusses que je te préparasse un logement, tu n'aurais qu'à m'écrire un mot.

Ici, au Café de Bordeaux et sur le trottoir de la Comédie, on se croirait sur le boulevard des Italiens. J'ai reconnu là un tas de petits confrères. Je crois qu'il est très bon de se montrer. Avec un peu d'habileté, nous allons faire une rentrée triomphale.

Il fait un froid de loup, et je n'ai pas de feu. C'est pourquoi je me hâte de te serrer la main.