Ma femme te lira ma lettre et te mettra au courant de la situation. J'ai envoyé ma dépêche à Cabrol et de plus je lui envoie une lettre par le courrier qui te portera celle-ci. Dans cette lettre je lui raconte mes premières démarches, je lui dis qu'on ne demande pas mieux ici que de me nommer à Aix, et je termine en ces termes: «Il y a trois cas: ou révoquer M. Martin, ou attendre une compensation pour lui, ce qui sera sans doute trop long, ou ne plus songer à l'affaire. C'est sur un de ces trois cas que je vous prie de me fixer. J'attends votre réponse pour rester ou pour repartir. Il faut que samedi, au plus tard, je sois à Marseille.»

Maintenant, tu comprends ma tactique. Il recevra ma lettre jeudi matin. En y allant, tu lui diras: «Vous avez dû recevoir ce matin une lettre de Zola», ce qui le forcera à me lire et à me répondre. D'ailleurs, il s'abandonnera beaucoup plus dans une conversation avec toi. Après lui avoir dit que nous sommes deux amis dévoués et l'avoir rassuré sur l'indiscrétion que j'ai commise en te parlant de l'affaire Martin, tu lui diras carrément: «Maintenant que Zola est à Bordeaux, il ne peut pas en revenir sans sa nomination. Là-bas, on désire lui être agréable, on compte sur lui; si, d'autre part, M. Gent veut réellement congédier M. Martin et que Zola soit son homme, je ne vois pas pourquoi l'affaire ne se terminerait pas en deux heures. Que M. Gent profite de l'occasion. Il faut tourner l'obstacle.» Enfin, fais-le causer le plus possible et vois la tournure de l'affaire. Aix est le seul endroit propre disponible,—quand Martin n'y sera plus, il est vrai.

Puis, quand tu auras vidé Cabrol, tu m'écriras immédiatement. J'attends ta lettre pour repartir. Je veux savoir ce qu'il en est. Si je n'ai rien à espérer d'immédiat, envoie-moi un télégramme par la voie Marseillaise, télégramme ainsi conçu: «Gambetta est-il à Bordeaux?»—Si, au contraire, l'incident Martin est arrangé et que je puisse emporter ma nomination, télégraphie—moi: «On parle d'une victoire. Prendre renseignements.»—Écris-moi quand même. Je ne pourrai sans doute pas rester à Bordeaux plus tard que dimanche.

Je compte sur toi, n'est-ce pas? Et quant à l'imprévu, je m'en remets à ton habileté.

Je suis égoïste, je ne parle que de moi. La vérité est que je n'ai encore que des renseignements incomplets. Tout paraît plein. Les emplois ici sont introuvables, paraît-il. On m'a dégoûté de l'Algérie. Il y a des places dans les intendances et à la suite des armées. Il faudrait, je crois, pouvoir vivre ici un mois, en contact continuel avec les ministères. On finirait par se caser. Demain, je parlerai de toi à Ranc. Par lui, j'aurai des renseignements plus précis. Tu peux toujours compter que je te perlerai des nouvelles exactes.

Et la pauvre Marseillaise? Je l'ai entendu crier à Agen, sur la voie, par une pluie battante. J'ai cru que c'était un convoi qui passait.

Ton dévoué.

Il faudrait mettre Cabrol au pied du mur en lui disant: «Eh bien, entrez dans le cabinet de M. Gent, dites-lui que M. Zola est à Bordeaux, et que M. Mazure le verrait avec plaisir à Aix; puis donnez-moi sa réponse.»

Ne pas oublier aussi de faire sentir à Cabrol que je ne suis venu ici que sur son conseil, et qu'il est ainsi engagé à m'obtenir un résultat. Il serait ridicule qu'il m'ait envoyé promener à Bordeaux, pour voir la ville.