A Ivan Tourguéneff.

Paris, 29 juin 1874.

Mon cher Tourguéneff,

J'ai à vous remercier de la façon aimable dont vous voulez bien vous occuper de mes affaires. Naturellement, j'accepte avec enthousiasme les propositions que vous me faites, au nom du directeur de la Revue. MM. Charpentier, auxquels j'ai communiqué votre lettre, sont très heureux de votre excellente entremise, et me chargent de vous dire que tout ce que vous ferez sera bien fait. Dès votre retour, vous nous donnerez les derniers renseignements nécessaires, de façon que nous puissions envoyer en Russie, vers septembre ou octobre, la copie du roman que je termine en ce moment.

Veuillez surtout vous informer du détail suivant. Combien la Revue demandera-t-elle de temps pour publier un de mes romans; c'est-à-dire combien devrons-nous attendre pour paraître en France, après lui avoir envoyé le manuscrit ou les épreuves? Cela a une véritable importance, car nous devons ici choisir des époques de publication, afin de ne pas tomber dans des moments trop mauvais.

D'ailleurs, toutes les questions se régleront aisément par la pratique. Pour le moment, acceptez des deux mains, au prix que vous m'indiquez. MM. Charpentier, sur vos indications, entreront ensuite en correspondance avec le directeur de la Revue.

Est-ce vous qui m'avez envoyé votre dernière nouvelle du Temps? Elle m'a fait le plus vif plaisir. Il y a là des impressions très vivantes d'une émeute vue par une fenêtre. Le trait final est très touchant.

Moi, je travaille dans la fièvre, en ce moment. Le roman dont je vous ai parlé me donne un mal de chien. Je crois que je veux y mettre trop de choses. Avez-vous remarqué le désespoir que nous causent les femmes trop aimées et les œuvres trop caressées?

J'ai vu Flaubert, il y a deux jours. Je lui ai même donné votre adresse. Il m'a paru tout à fait remis, du moins au physique. Il partait pour la Suisse. C'est fâcheux qu'aucun de ses amis n'ose le détourner du livre auquel il va se mettre. J'ai peur qu'il ne se prépare là de gros ennuis. Ah! qu'il avait raison de rentrer tout de suite dans la passion pure!

Et il ne me reste qu'à vous remercier de nouveau, en attendant de pouvoir vous serrer les deux mains, et de vous dire combien je vous suis reconnaissant.