Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je n'ai pas voulu vous trop effrayer, en vous écrivant sous le coup de mes premières répétitions[19] qui ont abominablement marché. Maintenant, les choses marchent un peu mieux, à un artiste près, qui ne fait pas du tout mon affaire, mais que je dois garder. Ma grande faute a été d'accepter certains essais. Je vous conseille d'être très raide pour la distribution de votre comédie; si vous avez la faiblesse de tolérer les tentatives de Weinschenk, vous vous trouverez bientôt avoir sur les bras des interprètes dont vous ne pourrez plus vous débarrasser sans de longs ennuis.

D'ailleurs, je vous verrai et je vous conterai mon cas plus longuement—il pourra vous servir de leçon;—je vous répète toutefois que je suis plus content. Weinschenk a engagé un bonhomme qui va très bien; puis, s'il n'y a pas beaucoup de talent dans la troupe, il y a beaucoup de bonne volonté. Le fâcheux est que ma pièce a besoin d'être très soutenue. Je ne vous cacherai pas que j'ai une peur de tous les diables. Je flaire une chute à grand orchestre.

Mais je ne vous parle que de moi. J'ai causé de nouveau avec Weinschenk de la date à laquelle vous passerez, et j'ai été très surpris d'apprendre que votre comédie ne viendra pas immédiatement après la mienne. On ne sait sur quel terrain on marche, dans ces gredins de théâtres. Weinschenk va faire une bonne œuvre en reprenant un vieux drame, Le Mangeur de fer, d'Édouard Plouvier, lequel, paraît-il, crève de faim. Et votre tour ne viendrait qu'ensuite. Cela m'a chagriné, parce que, maintenant, je vais avoir quelque scrupule de vous déranger pour ma première; enfin, je vous préviendrai toujours de la solennité, et ne venez que si cela ne jette pas trop de trouble dans votre travail.

Maintenant, il m'est bien difficile de vous donner des dates exactes. La pièce qui doit passer avant la mienne, Le Fait-divers, ne sera jouée que du 20 au 25; si elle avait du succès, cela me renverrait à je ne sais quelle époque; il est vrai que si elle tombe, je passerai tout de suite. J'ignore ensuite combien ma comédie sera jouée de temps. Quant au Mangeur de fer, il aura ses trente représentations, ni plus ni moins. Mais l'inconnu est trop grand d'autre part, pour qu'il soit aisé de savoir au juste à quelle époque auront lieu vos répétitions. Ce qui m'exaspère, au théâtre, c'est précisément ce doute perpétuel dans lequel on vit.

A votre place, j'écrirais à Weinschenk pour lui réclamer mon tour, à moins qu'il ne vous soit indifférent de passer un mois plus tard. Je lui ai dit que j'allais vous écrire et vous pouvez me nommer. En tout cas, lorsque vous serez de retour à Paris, ne le voyez pas sans m'avoir vu; je vous donnerai quelques bonnes notes.

Ah! que de soucis, mon cher ami, pour un piètre résultat! Le pis est de livrer bataille dans de si mauvaises conditions; tous les jours, d'une heure à quatre, je me mange les poings. On rêve la création d'une chose originale, et l'on aboutit à un vaudeville.

Bien à vous.

J'ai déjeuné avec Tourguéneff qui va mieux.