Je me défends de conclure dans mes romans, parce que, selon moi, la conclusion échappe à l'artiste. Pourtant, si vous désirez connaître la leçon qui, d'elle-même, sortira de L'Assommoir, je la formulerai à peu près en ces termes: instruisez l'ouvrier pour le moraliser, dégagez-le de la misère où il vit, combattez l'entassement et la promiscuité des faubourgs où l'air s'épaissit et s'empeste, surtout empêchez l'ivrognerie qui décime le peuple en tuant l'intelligence et le corps. Mon roman est simple, il raconte la déchéance d'une famille ouvrière, gâtée par le milieu, tombant au ruisseau; l'homme boit, la femme perd courage; la honte et la mort sont au bout. Je ne suis pas un faiseur d'idylles, j'estime qu'on n'attaque bien le mal qu'avec un fer rouge.
Et permettez-moi encore de répondre à votre distinction entre le dialogue et le récit, pour l'emploi du langage de la rue. Vous me concédez que je puis donner à mes personnages leur langue accoutumée. Faites encore un effort, comprenez que des raisons d'équilibre et d'harmonie générale m'ont seules décidé adopter un style uniforme. Vous me citez Balzac qui justement a fait une tentative pareille, lorsqu'il a pastiché l'ancienne langue française dans ses Contes drolatiques. Je pourrais vous indiquer d'autres précédents, des livres écrits d'un bout à l'autre sur un plan particulier. D'ailleurs, ce langage de la rue vous gêne donc beaucoup? Il est un peu gros, sans doute, mais quelle verdeur, quelle force et quel imprévu d'images, quel amusement continu pour un grammairien fureteur! Je ne comprends pas comment l'écrivain, en vous, n'est point chatouillé par le côté purement technique de la question.
Enfin, croyez, Monsieur et cher confrère, que dans toute la boue humaine qui me passe par les mains je prends encore la plus propre, que j'ai, surtout pour L'Assommoir, choisi les vérités les moins effroyables, que je suis un brave homme de romancier qui ne pense pas à mal, et dont l'unique ambition est de laisser une œuvre aussi large et aussi vivante qu'il le pourra.
Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
A Alexandre Parodi.
Paris, 24 octobre 1876.
Monsieur et cher confrère,
Je me suis occupé de vous la semaine dernière; j'ai envoyé en Russie une longue étude sur vos deux œuvres, et c'est ce qui vous expliquera pourquoi je ne vous ai pas remercié plus tôt des ouvrages que vous avez eu l'extrême obligeance de m'adresser.
Je regrette beaucoup que mon étude ne paraisse pas en France, car elle contient un jugement sincère sur votre talent et sur l'erreur où vous me paraissez être. J'ai été très frappé de la conception d'Ulm le parricide, comme je l'avais été de la conception de Rome vaincue. Seulement, j'estime que vous entamez avec notre esprit littéraire moderne une lutte dans laquelle vous serez infailliblement écrasé. Je regrette d'autre part qu'un tempérament dramatique aussi puissant que le vôtre soit une force perdue pour la cause de la vie et de la vérité dans l'art. Il me reste cependant une espérance: c'est que vous viendrez à nous, lorsque le vieil échafaudage des anciennes formules aura croulé sous vos pieds.