Enfin, rien n'est dangereux comme ces morceaux coupés dans une œuvre, détachés de l'ensemble, et qui deviennent de véritables monstres. Vous connaissez le mot de ce magistrat qui demandait deux lignes d'un homme pour le condamner, et vous seriez certainement désolé, Monsieur et cher confrère, si vos extraits me faisaient pendre.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.


Au même.

Paris, 9 septembre 1876.

Monsieur et cher confrère,

Je désire rester très courtois à votre égard. Vous semblez me défier de répondre à une question que vous me posez, et c'est pourquoi je crois devoir vous écrire de nouveau, tout en vous laissant libre de faire de ma réponse l'usage qu'il vous plaira.

Vous me traitez écrivain démocratique et quelque peu socialiste, et vous vous étonnez de ce que je peins une certaine classe ouvrière sous des couleurs vraies et attristantes.

D'abord, je n'accepte pas l'étiquette que vous me collez dans le dos. J'entends être un romancier tout court, sans épithète; si vous tenez à me qualifier, dites que je suis un romancier naturaliste, ce qui ne me chagrinera pas. Mes opinions politiques ne sont pas en cause, et le journaliste que je puis être n'a rien à démêler avec le romancier que je suis. Il faudrait lire mes romans, les lire sans prévention, les comprendre et voir nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur mes œuvres. Ah! si vous saviez comme mes amis s'égayent de la légende stupéfiante dont on régale la foule, chaque fois que mon nom paraît dans un journal! Si vous saviez combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un honnête bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son coin, tout entier à ses convictions! Je ne démens aucun conte, je travaille, je laisse au temps et à la bonne foi publique le soin de me découvrir enfin sous l'amas des sottises entassées.

Quant à ma peinture d'une certaine classe ouvrière, elle est telle que je l'ai voulue, sans une ombre, sans un adoucissement. Je dis ce que je vois, je verbalise simplement, et je laisse aux moralistes le soin de tirer la leçon. J'ai mis à nu les plaies d'en haut, je n'irai certes pas cacher les plaies d'en bas. Mon œuvre n'est pas une œuvre de parti et de propagande; elle est une œuvre de vérité.