Les Boche. Est-ce que les Boche sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Tous deux travaillent. A peine l'homme boit-il un verre de vin. Ils sont les concierges que tout le monde connaît, ils ne commettent pas dans le livre une seule mauvaise action.
Les Poisson. Est-ce que les Poisson sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Le mari, le sergent de ville, est au contraire une figure du devoir, poussée un peu au comique peut-être, mais foncièrement honnête. La femme a des rapports avec Lantier, il est vrai; mais cette liaison est un besoin de mon drame, et je ne sache pas qu'il soit défendu aux romanciers d'utiliser l'adultère.
Goujet. Est-ce que Goujet est un fainéant et un ivrogne? En aucune façon. Ici, j'ai trop beau jeu. Goujet, dans mon plan, est l'ouvrier parfait, l'ouvrier modèle, propre, économe, honnête, adorant sa mère, ne manquant pas une journée, restant grand et pur jusqu'au bout. N'est-ce pas assez d'une pareille figure, pour que tout le monde comprenne que je rends pleine justice à l'honneur du peuple? Il y a dans le peuple des natures d'élite, je le sais et je le dis, puisque j'en ai mis une dans mon livre. Et l'avouerai-je même? Je crains bien d'avoir un peu menti avec Goujet, car je lui ai prêté parfois des sentiments qui ne sont pas de son milieu. Il y a là, pour moi, un scrupule de conscience.
J'arrive aux trois personnages qui sont le centre du roman, à Gervaise, à Coupeau et à Nana. Ici, je suis en plein dans mon drame, et je réclame toutes les libertés qu'on accorde aux dramaturges.
Est-ce que Gervaise et Coupeau sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Ils deviennent des fainéants et des ivrognes, ce qui est une tout autre affaire. Cela, d'ailleurs, est le roman lui-même; si l'on supprime leur chute, le roman n'existe plus, et je ne pourrais l'écrire. Mais, de grâce, qu'on me lise avec attention. Un tiers du volume n'est-il pas employé à montrer l'heureux ménage de Gervaise et de Coupeau, quand la paresse et l'ivrognerie ne sont pas encore venues. Puis la déchéance arrive, et j'en ai ménagé chaque étape, pour montrer que le milieu et l'alcool sont les deux grands désorganisateurs, en dehors de la volonté des personnages. Gervaise est la plus sympathique et la plus tendre des figures que j'aie encore créées; elle reste bonne jusqu'au bout. Coupeau lui-même, dans l'effrayante maladie qui s'empare peu à peu de lui, garde le côté bon enfant de sa nature. Ce sont des patients, rien de plus.
Quant à Nana, elle est un produit. J'ai voulu mon drame complet. Il fallait une enfant perdue dans le ménage. Elle est fille d'alcoolisés, elle subit la fatalité de la misère et du vice. Je dirai encore: Consultez les statistiques, et vous verrez si j'ai menti.
Restent les comparses, des ivrognes et des fainéants, que j'ai dû choisir tels, pour expliquer et hâter la chute de Coupeau. J'allais oublier Bijard et la petite Lalie. Bijard n'est qu'une des faces de l'empoisonnement par l'alcool. On meurt du delirium tremens comme Coupeau, ou l'on devient fou furieux comme Bijard. Bijard est un fou, de l'espèce de ceux que la police correctionnelle a souvent à juger. Quant à Lalie, elle complète Nana. Les filles, dans les mauvais ménages ouvriers, crèvent sous les coups ou tournent mal.
Eh bien! où voit-on que j'aie pris seulement des ivrognes et des fainéants comme personnages? Tout le monde travaille, au contraire, dans L'Assommoir; il y a sept ou huit tableaux qui montrent les ouvriers au travail. Et, sauf les exceptions nécessaires à mon drame, personne ne boit. Me voilà loin de compte avec la critique, qui m'accuse de n'avoir mis que des gredins en scène. On me lit bien mal. C'est tout ce que je désirais prouver.
D'ailleurs, on ne veut pas comprendre que L'Assommoir, comme mes précédents romans, appartient à une série, à un vaste ensemble qui se composera d'une vingtaine de volumes. Cet ensemble a un sens général qu'on ne verra bien nettement que lorsque je serai arrivé au bout de ma lourde tâche. C'est ainsi que la série doit comprendre deux romans sur le peuple. Que les personnes qui m'accusent de n'avoir pas montré le peuple sous toutes ses faces veuillent bien attendre le second roman que je compte lui consacrer. L'Assommoir restera comme une note unique, au milieu des autres volumes.
Je ne m'arrêterai pas à la question du langage. J'ai fait parler les ouvriers de nos faubourgs comme parle la grande majorité d'entre eux. Il est puéril de me dire que ce n'est pas là la langue du peuple; allez dans les quartiers populeux et écoutez, voilà ma seule réponse. Les ouvriers les plus honnêtes parlent ainsi. D'ailleurs, est-ce que les artistes n'ont pas beaucoup de ce langage? Est-ce que les hommes les plus distingués, dans un dîner d'hommes, n'ont pas un langage plus libre encore? Toutes les colères contre l'essai de style que j'ai tenté sont trop hypocrites pour que je m'y arrête. Du reste, je n'entends pas entrer dans la discussion littéraire.