Cette lettre est déjà trop longue, et il est temps de conclure. Aux républicains idéalistes qui m'accusent d'avoir insulté le peuple, je réponds en disant que je crois au contraire avoir fait une bonne action. J'ai dit la vérité, j'ai fourni des documents sur les misères et sur les chutes fatales de la classe ouvrière, je suis venu en aide aux politiques naturalistes qui sentent le besoin d'étudier les hommes avant de les servir. Sans la méthode, sans l'analyse, sans la vérité, il n'y a pas plus de politique que de littérature possible, aujourd'hui.

Et, d'ailleurs, il est absolument faux que L'Assommoir soit un égout où ne grouillent que des êtres pourris et malfaisants. Je le nie de toute ma force. On est dépaysé par la forme vraie, on ne peut admettre un art qui ne ment pas; de là les répugnances des lecteurs devant des détails qu'ils subissent cependant sans dégoût dans la vie de tous les jours. Je porte la vie dans mes livres; il faut l'y accepter tout entière. La vie des ducs, comme la vie des zingueurs, aurait des côtés qui pourraient blesser, mais que je croirais devoir mettre, par respect du réel.

Voilà, Monsieur et cher Directeur, ce que je voulais dire aux lecteurs du journal républicain qui a bien voulu publier la première partie de L'Assommoir.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.


A Léon Hennique.

L'Estaque, 29 juin 1877.

Mon cher ami,

Merci de votre bonne et sympathique lettre. Je ne vous oubliais pas, je songeais même à vous écrire, lorsque tous m'avez donné de vos nouvelles.

Vous avez un beau courage et je vous félicite de travailler. Le travail est la première force du talent. Quand on est jeune comme vous et décidé à faire une œuvre, on fait cette œuvre malgré tout. Ne revenez à Paris que votre livre terminé.