Je suis ici depuis un mois. Le pays est superbe. Vous le trouveriez peut-être aride et désolé; mais j'ai été élevé sur ces rocs nus et dans ces landes pelées, ce qui fait que je suis touché aux larmes lorsque je les revois. L'odeur seule des pins évoque toute ma jeunesse. Je suis donc très heureux, malgré une installation assez primitive. Nous couchons sur des paillasses détestables, entre autres ennuis. Mais les bouillabaisses et les coquillages dont je me nourris compensent à mes yeux beaucoup d'inconvénients. La chaleur est très supportable, grâce aux brises de mer. Les moustiques sont moins agréables.

D'ailleurs, je me suis mis tout de suite au travail. Ma chambre donne sur la mer qui se trouve à quelques mètres. J'ai ainsi, pendant que j'écris, un vaste horizon. J'ai déjà fait trois chapitres de mon roman[23]. Cela est bien pâle et bien fin, à côté de L'Assommoir, ce qui fait que je m'étonne moi-même par moments et que je reste inquiet. Mais j'ai voulu cette note nouvelle. Elle est moins puissante et moins personnelle que l'autre; seulement; elle jettera de la variété dans la série. J'espère rentrer à Paris avec les trois quarts de mon roman. Il commencera à paraître en novembre dans Le Bien public.

Je n'ai pas de nouvelles de nos amis de Paris. Alexis lui-même ne m'a pas écrit. Je compte leur envoyer à chacun quelques mots, à tour de rôle. Le petit journal dont vous me parlez, Les Cloches, me parait être à la dévotion d'Alexis, car il m'en a envoyé un numéro dans lequel se trouve une biographie de lui, qu'il a dû dicter.—Vous savez que La République des Lettres n'est plus; mais je n'ai pas de détails.

Travaillez bien et songez au théâtre, là-bas, dans votre solitude. Ce serait une grande affaire pour nous tous, si un de nous conquérait les planches. Je crois qu'il faudrait être pratique, sans rien abandonner des tendances nouvelles.

Ma femme va beaucoup mieux, surtout depuis quelques jours. Elle est bien sensible à votre bonne amitié et vous envoie tous ses compliments.

Une bonne poignée de main, mon cher ami, et bien cordialement à vous.

Écrivez-moi, je vous répondrai vite.


A Henry Céard.

L'Estaque, 16 juillet 1877.