Mon cher ami,
Imaginez-vous que votre longue et intéressante lettre nous a trouvés au lit, ma femme et moi. Pendant deux jours, je l'ai gardée sur ma table, sans pouvoir la lire. Nous avons été pris presque en même temps de douleurs de tête intolérables, qui se sont terminées en une sorte de gastrite. Cette mauvaise plaisanterie a duré huit grands jours, et nous ne sommes pas encore bien solides. J'accuse la cuisine du Midi et certain vent d'Afrique que nous recevons en pleine figure.
Vous devez comprendre maintenant pour quelle raison je ne vous ai pas répondu plus tôt.
J'ai bien regretté de n'être pas à Paris. Je serais allé applaudir de grand cœur votre Pierrot Spadassin, et j'aurais trouvé moyen d'en parler dans Le Bien public. Le malheur est que j'ai interrompu mes comptes rendus de théâtre, pour me lancer dans la littérature. Si je fais une revue des petites pièces que j'ai négligées, comme j'en ai le projet, je réserverai un coin pour votre Pierrot. Mais cela n'aura pas l'éclat que j'aurais voulu. La pièce, d'après votre analyse, me semble très fine et très heureusement conduite. Ce qui tempère mon chagrin de ne pas avoir été là, c'est l'espérance que vous réussirez à faire jouer votre pièce sur un théâtre sérieux; et il est à croire que, ce jour-là je ne serai pas à plus de deux cents lieues.
Maladie à part, nous sommes très bien ici. L'installation est un peu primitive, mais le pays est très beau, et l'on me laisse assez tranquille, ce qui me permet de beaucoup travailler. J'ai commencé un roman qui aura pour titre, je crois, Une page d'amour. C'est ce que j'ai trouvé de mieux jusqu'ici. Le ton est bien différent de celui de L'Assommoir. Pour mon compte, je l'aime moins, car il est un peu gris. Je tâche de me rattraper sur les finesses. D'ailleurs, puisque j'ai voulu une opposition, il me faut bien accepter cette nuance cuisse de nymphe.
Que me dites-vous? Huysmans a lâché son roman sur les brocheuses! Qu'est-ce donc? Un simple accès de paresse, n'est-ce pas? une fainéantise causée par la chaleur? Mais il faut qu'il travaille, dites-le-lui bien. Il est notre espoir, il n'a pas le droit de lâcher son roman, quand tout le groupe a besoin d'œuvres. Et vous, que faites-vous? Je vois bien que vous lancez d'anciennes pièces; cela ne suffit pas, il faut en écrire de nouvelles, et des drames, et des comédies, et des romans. Nous devons d'ici à quelques années écraser le public sous notre fécondité.
Naturellement, j'ai ici peu de nouvelles. J'ai vu quelquefois Signoret, un brave jeune homme que vous connaissez; et c'est tout. Hennique m'a écrit du coin de nature où il fait un roman. Il a l'air très enflammé. Comme vous voyez, me voilà vite au bout de mon rouleau. Je travaille le matin, je lis l'après-midi, et je sors le soir, quand le soleil veut bien le permettre. Le ciel est resté implacablement bleu pendant six semaines. Enfin, hier, il s'est décidé à se couvrir. Vous ne sauriez croire combien les quelques gouttes d'eau qui sont tombées m'ont ravi; j'avais vraiment la nostalgie de la pluie.
A votre prochain dîner du mardi, serrez vigoureusement la main d'Huysmans et de Maupassant. Ce sont, je crois, les deux seuls fidèles qui sont restés avec vous dans «la capitale». Et quand vous aurez des nouvelles, écrivez-moi. Je suis au fond d'un désert, je ne sais vraiment ce qu'on pense ni ce qu'on dit à Paris.
Ma femme a été bien sensible à votre bon souvenir. Elle vous envoie toutes ses amitiés.
Une vigoureuse poignée de main, et bien cordialement à vous.