A J.-K. Huysmans.
L'Estaque, 3 août 1877.
Mon cher ami,
Vous travaillez, voilà qui est bien! Et que vous avez tort de vous inquiéter à l'avance! Poussez donc votre livre bravement, sans vous demander s'il contient de l'action, s'il plaira, s'il vous conduira à Sainte-Pélagie! J'ai remarqué une chose, c'est que les romans qui m'ont le plus troublé sont ceux qui ont le mieux marché. Je crois qu'on doit compter sur son talent et filer le plus droit possible. Maintenant, il est certain qu'on ne serait pas artiste, si l'on ne tremblait pas. Tout cela est pour vous dire que nous comptons tous sur vous, et que vous allez nous donner une œuvre de combat.
Dieu merci! ma femme et moi, nous sommes sur les pieds, et même nous y sommes assez solidement. Vous ne vous imaginez pas dans quelle solitude je me cloître. Je reste parfois trois jours sans sortir de ma chambre, une chambre fort étroite, où je travaille sur un petit pupitre d'enfant. Il est vrai que la pièce a un balcon qui donne sur la mer, une vue merveilleuse, avec Marseille dans le fond et les îles du golfe en face. Au demeurant, je mange très bien, c'est mon gros défaut. Il y a des choses exquises, inconnues à Paris, auxquelles je n'avais plus goûté depuis des années, des fruits, des plats assaisonnés d'une certaine façon, des coquillages surtout, dont je baffre avec un véritable attendrissement. Ajoutez que le paysage est plein de souvenirs pour moi, que le soleil et le ciel sont mes vieux amis, que certaines odeurs d'herbe me rappellent des joies anciennes, et vous comprendrez que la bête en moi est extraordinairement heureuse.
Le romancier, aujourd'hui, n'est pas moins satisfait; je dis aujourd'hui, car j'ai comme vous mes jours de doute terrible. Je viens de terminer la première partie de mon roman[24] qui en aura cinq. C'est un peu popote, un peu jeanjean; mais cela se boira agréablement, je crois. Je veux étonner les lecteurs de L'Assommoir, par un livre bonhomme. Je suis enchanté quand j'ai écrit une bonne petite page naïve, qui a l'air d'avoir seize ans. Pourtant, je n'affirme pas que, çà et là, un pet-en-l'air ne m'enlève pas dans des choses peu honnêtes. Mais c'est là l'exception. Je convoque les lecteurs à une fête de famille, où l'on rencontrera des bons cœurs. Enfin, la première partie se termina par un Paris à vol d'oiseau, d'abord noyé de brouillard, puis apparaissant peu à peu sous un blond soleil de printemps, qui est, je crois, une de mes meilleures pages, jusqu'ici. Voilà pourquoi je suis content, et je le dis, vous le voyez, sur un ton lyrique.
Vous me parlez du théâtre. Mon Dieu! oui, cela serait très agréable et même très utile. Mais je n'ai point le temps ici. Je m'en occuperai cet hiver, si je termine vite mon roman. Puis, le théâtre continue à me terrifier. Je sens la nécessité de l'aborder, et je ne sais vraiment par quel point commencer l'assaut. Il faudra voir.
Vous n'espérez pas que je vous envoie des nouvelles quelconques du fond du trou que j'habite. Je ne puis guère sortir du monologue. Je ne vois personne. Alexis n'a point encore paru. Je suis entouré d'une population affreuse, dont j'ai le malheur, il est vrai, de comprendre le charabia, mais avec laquelle j'évite soigneusement tout contact. Et je me trouve réduit à attendre les journaux de Paris avec fièvre, puis à m'apercevoir ensuite chaque jour avec quelque colère que ces journaux sont complètement vides.
Je voudrais retourner à Paris avec trois parties au moins de mon roman; et comme j'ai d'autres besognes très lourdes, cela me retiendra sans doute ici jusqu'à la fin octobre. Heureusement que je me débarrasse du Bien public, en reproduisant des fragments de mes articles de Russie.