Deuxième tableau: Le devant de l'assommoir.—Un peu confus, un peu trop d'allées et venues sans résultat. Est-il bien nécessaire de montrer là Virginie et Poisson, pour poser leur mariage? Ils ne viennent que pour ça et sont médiocrement utiles. On pourrait très bien faire annoncer leur mariage par Coupeau dans sa conversation avec Gervaise; il est naturel qu'il lui parle de Virginie; d'ailleurs, j'ai une autre raison que je vous dirai tout à l'heure. D'autre part, je voudrais que Gervaise assistât à la sortie de Goujet sur le peuple. Elle l'approuverait beaucoup, et Coupeau aussi. Remarquez qu'il faut poser là le côté philosophique du drame. Gervaise a peur de la boisson; si elle refuse d'abord d'épouser Coupeau, c'est qu'elle a tâté d'un mauvais homme, et qu'elle ne veut pas tenter une nouvelle expérience. Elle fait jurer à Coupeau de ne jamais boire, etc. La descente des ouvriers est bien, et fera de l'effet, si on la règle convenablement. Seulement, au lieu de la mettre en paquet au commencement, il faudrait l'espacer par groupes, durant tout le tableau. Faire quelque chose de très mouvementé et de très continu. Les comiques seront bons; je crois toutefois qu'il faudra donner le rôle principal à «Mes Bottes», et non à «Bec-Salé». «Mes Bottes» a été un des personnages à succès du roman. C'est un simple changement de nom d'ailleurs. C'est «Mes Bottes» qui sera le forgeron.

Troisième tableau: Le Moulin d'Argent.—Bien des choses confuses et pas expliquées. C'est à propos de ce tableau que je vais surtout vous quereller. Je trouve que le personnage de Lantier, dans le drame, est inexplicable. On ignore quels motifs le font agir, il n'est pas net. Voici ce que j'ai trouvé en lisant votre scénario et je crois qu'il faudrait chercher encore dans ce sens. Au premier tableau, Lantier se pose nettement: il quitte Gervaise parce qu'il n'aime pas la misère, et qu'il rêve une vie de parasite; il est l'ouvrier qui ne fait jamais rien, qui se fait nourrir par les femmes. Voilà le type dont il ne faut pas s'écarter. Ainsi posé, il n'a que faire au tableau de la noce, si on n'explique pas autrement sa venue; il a quitté Gervaise, il ne peut pas revenir lui faire une scène, cela n'aurait aucun sens et détruirait le type. J'imagine alors que Lantier a quitté Gervaise pour Virginie; seulement il a un but, il veut marier Virginie avec Poisson, un garçon qui a fait un petit héritage. De cette façon, nous gardons le pique-assiette; mais nous transposons la situation, ce n'est plus le ménage de Gervaise, c'est le ménage de Virginie qui devient ignoble. Autre chose: on ne s'explique pas pourquoi Lantier en voudrait à Gervaise, qu'il a quittée librement. Alors, je fais de Virginie le traître de la pièce. Elle a la fessée du lavoir sur le cœur, elle veut se venger de Gervaise en troublant son ménage, en faisant pousser Coupeau à boire. «Il faut que je la fasse crever à mes pieds», dit-elle toujours en parlant de Gervaise. Et dès lors, c'est Lantier qui sert d'instrument, Lantier qui se remet avec les Coupeau plus tard, parce qu'on mange très bien chez eux, Lantier qu'on croira l'amant de Gervaise, bien que celle-ci ne se soit pas remise avec lui, Lantier qui mange à la fin la boutique de confiserie et qui est puni par le mari vengeur. (Je songe que Poisson pourrait très bien faire justice à la fois de Virginie et de Lantier.) De cette manière tout s'explique, Lantier, je le répète, est poussé par Virginie, et ne songe d'ailleurs qu'à assurer son bien-être. Vous voyez dès lors l'importance que prend à la fin la scène de la boutique de confiserie.—Je voudrais donc que, dans ce tableau de la noce, on posât d'abord ces choses: le mariage de Virginie avec Poisson combiné par Lantier, et la rancune de Virginie qui médite une vengeance, mais qui commence par se remettre hypocritement avec Gervaise, pour mieux l'atteindre. Lantier n'en reste pas moins très embarrassant dans ce tableau; pour moi, il ne peut pas injurier Gervaise, et il est fâcheux que Goujet intervienne de nouveau. Je ne ferais pas rencontrer Lantier et Gervaise en scène; ou du moins je ne les ferais pas se parler.—Autre chose: Goujet joue là un rôle ridicule. Remarques qu'au deuxième tableau vous l'avez montré devant l'assommoir, trouvant Gervaise à son goût. Gervaise alors n'était pas mariée. Il pouvait se déclarer; et tout expliquer par un accès de timidité n'est vraiment pas assez dramatique. Voici ce qu'on pourrait faire. Devant l'assommoir, Goujet ne connaît encore ni Gervaise ni Coupeau; il n'a pas sauvé celle-là. Il parle contre les ivrognes, et Gervaise l'approuve beaucoup. C'est simplement un commencement de sympathie. Puis, au tableau de la noce, Goujet, qui dîne avec sa mère dans le restaurant, peut prendre la défense de Gervaise. (Mon Dieu! on pourrait peut-être tout de même amener une scène entre Lantier et Gervaise; mais il la faudrait habile. Je vous écris en causant, pardon si je me contredis.) Quand Goujet a protégé Gervaise, il apprend qu'elle s'est mariée le jour même, et c'est là qu'il peut se sentir troublé. La scène est jolie à faire: Goujet emmène un instant Gervaise à son bras, la rassure, se montre tendre, et pâlit un peu lorsqu'au bout d'un instant il sait qu'elle est mariée. Elle lui dit qu'elle est blanchisseuse, et il peut lui parler de sa mère. Tout cela s'emmanche mieux, je crois. Tout est noué, la vengeance de Virginie, le rôle que Lantier jouera, l'amour naissant et discret de Goujet, l'espoir de bonheur du jeune ménage Coupeau, qui doit si peu se réaliser.—Garder le croque-mort, dont les deux apparitions feront de l'effet.—Je trouve que les comiques tiennent trop de place au commencement du tableau. Il faut réserver la nourriture pour le repas de l'oie.

Quatrième tableau: La maison en construction.—C'est un des bons tableaux, et qui m'a fait plaisir. Seulement, la chute de Coupeau est bête au théâtre, si elle est due au hasard. Il faut absolument qu'il y ait du Lantier là-dessous, de la Virginie. Les Coupeau sont trop heureux, ils ont un bonheur insolent; ils mettent de l'argent de côté, le mari ne boit pas, la femme travaille. Cela ne peut pas durer. Ne pourrait-on pas imaginer ceci? La maison qu'on répare est justement celle où demeure les Poisson. Coupeau travaille sur un échafaudage. Pendant qu'il est descendu manger sa soupe auprès de sa femme, la fenêtre de Virginie s'ouvre au cinquième, et on voit la coquine qui dénoue des cordes et pose une planche en bascule; elle peut dire un simple mot: «A tout à l'heure», dit par Coupeau à sa femme. «Tu peux lui dire adieu», murmure Virginie, et elle referme la fenêtre. Coupeau remonte et, pour répondre à Nana qui l'appelle d'en bas, il s'avance jusqu'au bout de la planche qui bascule.—Tout ceci est pour dramatiser un peu la pièce qui manque de tout intérêt dramatique. C'est à discuter.

Cinquième tableau: La rue de la Goutte-d'or.—Je trouve encore là le sujet indiqué et traité avec quelque confusion. Voici ce que je voudrais: d'abord Gervaise seule prend le livret de la caisse d'épargne derrière la pendule, et constate que toutes les économies sont parties. La maladie de Coupeau a tout dévoré. Maman Goujet entre et l'aide à poser la situation. Je ferai aussi paraître Virginie qui est souvent venue prendre des nouvelles de Coupeau; très hypocrite, très fausse, plaignant tout haut le ménage et enchantée de voir les économies mangées. Il faut faire entendre en outre qu'elle poursuit sa vengeance et que maintenant elle va lâcher Lantier sur Coupeau pour le pousser à l'inconduite. Puis Goujet se trouve seul avec Gervaise; montrer l'amour de Goujet pour Gervaise; celle-ci lui dit son espoir perdu d'avoir une boutique, mais elle travaillera, et elle laisse voir que les longues flâneries de la convalescence de Coupeau l'inquiètent. C'est alors que Coupeau rentre avec ses amis. Il est très gai (premier degré de l'ivresse). Il veut embrasser sa femme, etc. Les ivrognes rigolent. Cependant, Goujet, qui est là, reste grave, puis disparaît sans bruit. Et lorsque Coupeau et ses amis sont repartis, pour aller boire un canon, Goujet rentre doucement, comme il est sorti. Il apporte les cinq cents francs destinés à son mariage, il supplie Gervaise de les accepter. Mais Gervaise ne les acceptera que si Mme Goujet l'y autorise. Goujet appelle sa mère, et celle-ci ne veut pas contrarier son fils, mais elle prédit que Coupeau mangera la maison, etc. Comme Gervaise a encore les cinq cents francs en or sur la table, Virginie reparaît. Elle est furieuse de voir cet argent. C'est alors qu'elle se promet de lancer Lantier sur Coupeau.

Sixième tableau: La boutique de la blanchisseuse.—Il est bon. Il faut l'arranger un peu seulement. Pour mieux expliquer encore comment Coupeau peut appeler Lantier, on peut dire qu'il a rencontré Lantier chez les Poisson, et qu'il s'est remis avec lui en trinquant. Seulement, il n'a pas encore osé l'introduire dans son ménage. C'est Virginie qui a dit à Lantier de rôder autour de la boutique, en se chargeant de l'y faire entrer, et c'est elle qui indique Lantier à Coupeau, quand celui-ci cherche un quatorzième convive.

Septième tableau: La forge.—Jusqu'ici l'intérêt dramatique me paraît suffisant. Mais il faut absolument dans la forge une péripétie. Remarquez où nous en sommes. Virginie va être triomphante. Coupeau est sur la mauvaise pente. Il est nécessaire que Coupeau intervienne. (D'abord, je supprimerai le tableau suivant, l'intérieur des Goujet, qui décidément fait longueur, et je transporterai les scènes nécessaires dans la forge.) Au lever du rideau, une forge en branle, le soufflet marche, les marteaux tapent, etc. Puis Goujet arrive, il est patron, il a réussi par son travail. Ses ouvriers peuvent le féliciter. Mais il est triste tout de même, et sa mère qui se présente se plaint de le voir refuser son bonheur. Entrée de Gervaise qui rapporte le linge (les Goujet ont leur logement à côté de la forge). Scène avec Mme Coupeau à propos du linge. Scène entre Goujet et Gervaise qui lui jure qu'on la calomnie, qu'elle n'est pas avec Lantier, qu'elle ne s'y remettra jamais. Alors joie de Goujet. «Mes Bottes» arrive et, comme il a toujours fait deux doigts de cour à Gervaise, il blague le patron, dit que ce ne sont pas les bons ouvriers qui réussissent, et finalement lui propose de forger un boulon. Le duel au boulon comme dans le livre. Puis, Coupeau arrive pour chercher sa femme. Il est ivre, il veut lever la main sur elle. Mais Goujet le repousse, le jette dans un coin, et commence à le sermonner d'importance. Il lui dit son fait avec éloquence, lui montre où il va, à la honte et à la mort; il lui parle de sa fille Nana qui sera une prostituée; il lui montre la pauvre Gervaise qui sanglotte. Et peu à peu, Coupeau devant cette tirade ardente se redresse, le bon ouvrier d'autrefois se réveille en lui. Oui, oui, Goujet a raison, il faut travailler. Enfin Goujet lui dit les calomnies qui courent sur son ménage, on dit qu'il favorise les amours de sa femme et de Lantier. Coupeau jette un cri de fureur et dit qu'il saura bien prouver son honnêteté. Et comme «Mes Bottes» entre avec une bouteille, Coupeau prend la bouteille et la brise, en jurant qu'il ne boira plus.

Huitième tableau: L'intérieur des Goujet.—Supprimé.

Neuvième tableau: L'assommoir.—Dès lors ce tableau devient très dramatique. C'est la tentation de Coupeau par Lantier. Un matin, Coupeau—il travaille depuis quelque temps—part pour aller au travail. Mais on l'appelle dans l'Assommoir. «Mes Bottes» est là. Entre Lantier, et Coupeau lui dit son fait et veut s'en aller. Mais les autres le retiennent. Lantier le décide à boire. Peu à peu Coupeau cède; qui a bu boira. Et il finit par se jeter dans les bras de Lantier. C'est alors que Gervaise apparaît. Une colère sombre la prend, lorsqu'elle voit Coupeau déjà allumé. Elle comptait sur la semaine pour manger. Alors, peu à peu, par désespoir, elle boit elle-même et se grise. Goujet arrive et s'en va désespéré. (Non, je ne ferai pas arriver Goujet, car la pièce a l'air finie; j'aime mieux laisser la situation en suspens.)

Dixième tableau: La boutique de confiserie.—On peut le garder à peu près tel qu'il est. Seulement, il serait préférable de poser la boutique de confiserie dans le tableau de l'assommoir. Les comiques diraient que Lantier se goberge maintenant chez les Poisson; et de cette manière on serait au courant de la situation dès le lever du rideau.—Je n'aime pas non plus la fin du tableau. Il faudrait que la sortie de Gervaise terminât le tableau. Après qu'elle a appelé Poisson, elle devrait achever le lavage qu'elle a interrompu; les petites scènes entre Poisson et Lantier auraient lieu pendant qu'elle essuie. Puis elle se lèverait et partirait en disant à Virginie qu'elle ne la livrera pas à son mari, mais qu'elle compte sur le ciel pour que justice soit faite.

Onzième tableau.—Un peu bref, dans les premières scènes. Je remarque que les Lorilleux ne servent à rien.