Je vous envoie par le même courrier votre scénario et celui que j'ai indiqué en m'aidant du vôtre. J'ai fait la modification dont je vous avais parlé; de plus, j'ai modifié souvent l'ordre des scènes, d'après un plan qui m'a paru plus scénique. Je réponds d'abord à votre dernière lettre.

Je suis de votre avis, le lavoir est à présent de toute nécessité. J'ai mis ce tableau. Maintenant, le drame est complet. Nous n'aurons reculé devant rien.

Troisième tableau.—J'ai laissé Poisson et Virginie, qui décidément sont nécessaires.

Quatrième tableau.—Il faut absolument que notre Lantier soit un maquereau, qu'il vive sur les femmes. C'est notre type. Mais on peut y mettre toutes les formes imaginables.—J'ai laissé la scène entre Gervaise et Lantier. Elle est nécessaire.

Cinquième tableau.—Je sais qu'il est raide de faire de Virginie une assassine. Mais songez au décor et à l'originalité de la mise en scène. C'est très séduisant, cet échafaudage avec les ouvriers qui montent et descendent, et cette femme là-haut, au cinquième, qui prépare son meurtre, après avoir causé. Puis, nous sommes au boulevard, il est entendu que nous faisons de Virginie un traître de mélodrame. Enfin, on peut toujours garder cela et adoucir la chose, si cela paraît au dernier moment absolument nécessaire. Je tiens beaucoup à l'effet.

Huitième tableau.—Il importe peu que Gervaise apporte ou ait apporté son linge, pourvu qu'on cause du linge.

Et c'est tout, j'ai répondu pour le moment à toutes vos observations.

Maintenant, soyons solennels. Je viens de relire attentivement mon plan, en critique sévère, et voici mon avis. Les tableaux me paraissent d'aplomb, bien déduits, bien distribués, bien emmanchés les uns dans les autres. Mais, comme drame, la pièce reste médiocre. Le public, pendant cinq heures, se contentera-t-il de cette rivalité de deux femmes, qui est bien maigre pour une aussi vaste machine? C'est ce que j'ignore. Mais à cela je réponds que nous tirons la pièce d'un roman que tout le monde connaît, et que notre seule ambition est de mettre les types de ce roman sur les planches. Nous y réussissons en ce sens que nous n'avons presque rien changé au roman et que nous le conservons tout entier. Je crois donc que le drame suffirait, mais à une condition essentielle: ce serait de trouver un directeur qui dépenserait l'argent nécessaire. Il faut des décors exacts, très curieusement plantés, faits exprès, copiés sur nature, et très vastes. Il faudrait une figuration très soignée et nombreuse. Il faudrait enfin une interprétation hors ligne. Cela étant, nous pourrions parfaitement avoir un gros succès, malgré l'insuffisance dramatique de la pièce. Tout Paris voudrait voir le lavoir, la forge, l'assommoir, etc. Tel est mon avis. Mais je veux connaître le vôtre. Très franchement, pensez-vous que nous devions aller de l'avant? Je crois que nous n'améliorerons plus beaucoup le plan. Il faut une décision.

Maintenant, si c'est M. Gastineau qui écrit la pièce, faites-lui bien les recommandations suivantes: Qu'il suive le roman de très près, pour en garder l'accent. Qu'il se méfie des trois comiques qui vont toujours ensemble et qui finiraient par être fatigants en répétant les mêmes plaisanteries. Qu'il garde l'argot pour eux, mais qu'il emploie pour les autres personnages une langue très simple, et rigoureuse. Qu'il s'inquiète aussi de la plantation des décors pour les jeux possibles des acteurs.—Ou écrire la pièce. Je rentrerai à Paris dans les premiers jours de novembre, le 4 ou le 5, et nous achèverons alors de tout arrêter.—Écrivez-moi votre dernière opinion, et agissons. Gardez mes lettres et, conservez-moi mon manuscrit. J'ai la faiblesse de tenir à mes manuscrits. Puis nous pouvons avoir besoin de tout cela.

Bien cordialement à vous.