A Madame Charpentier.

L'Estaque, 21 août 1877.

Chère Madame,

Votre mari m'a d'abord stupéfié: j'ai reçu de lui deux lettres coup sur coup; mais il s'est bien vite calmé, et j'attends depuis deux mois une réponse, à propos de Thérèse Raquin. Remarquez que je constate simplement la chose. Je ne me plains pas, car il me serait à moi-même souverainement désagréable de m'occuper d'affaires en ce moment.

En juin et en juillet, nous n'avons pas eu à nous plaindre de la chaleur. Il faisait même frais. Je croyais échapper aux terribles insolations dont on m'avait menacé. Mais depuis trois jours, le siroco souffle, et nous sommes dans une fournaise. Il y a eu 37° à Marseille. Je vous écris ce matin par 39°, ce qui rend ma lettre méritoire.

Pas de nouvelles, naturellement. Nous sommes trop seuls, trop perdus. Je reste des semaines sans voir personne. Pourtant, les journaux ont parlé, ma retraite est connue, et des enthousiastes viennent encore me relancer de temps à autre. Je suis même menacé d'un banquet à Marseille, auquel j'espère bien échapper. Nous avons eu Bouchor en juin, et un apprenti dramatique marseillais nous a invités tous deux à un festin chez Roubion, le Café Anglais d'ici. Voilà tout le côté mondain de ma villégiature.

Je travaille beaucoup, et c'est ce qui tue le temps. Malheureusement, l'indisposition dont ma femme vous a parlé a fait du tort à mon roman. Je ne l'emporterai pas aussi avancé que je l'espérais. Il y a des jours où je suis inquiet sur cette œuvre, elle me paraît bien plate et bien grise; d'autres jours, je la trouve bonhomme, d'une lecture agréable et facile. J'ai un quart du livre terminé. Je suis surtout content d'une grande description de Paris, un matin de printemps, à vol d'oiseau, qui est un des morceaux les plus brillants que j'aie encore décrits. Maintenant, je vais pousser les choses à la tendresse. Mais il faut bien nous dire que nous n'allons pas avoir le succès de L'Assommoir. Cette fois, Une page d'amour (je m'en tiens à ce titre, qui est le meilleur de ceux que j'ai trouvés) est une œuvre trop douce pour passionner le public. Là-dessus, il n'y a aucune illusion à se faire. Vendons-en dix mille, et déclarons-nous satisfaits. Mais nous nous rattraperons avec Nana. Je rêve ici une Nana extraordinaire. Vous verrez ça. Du coup, nous nous faisons massacrer, Charpentier et moi.

Quoi encore d'intéressant? On s'occupe fortement du drame L'Assommoir. Sans doute, l'affaire se fera avec Larochelle pour L'Ambigu. Il est entendu que je ne signe pas. Le drame aura onze tableaux, dont quelques-uns à grand effet.

Vous voyez que je ne parle que de moi. Égoïsme d'auteur. Au demeurant, nous vivons à merveille, dans un pays que j'aime beaucoup. Nous avons mangé des fruits superbes, des pêches grosses comme des têtes d'enfant. Ma femme est dans une besogne formidable: elle fait mes rideaux, des appliques de vieilles fleurs de soie sur du velours, et je vous affirme que c'est un joli travail. Nous allons rarement à Marseille, ville d'épiciers. Le grand moment de la journée est l'heure du bain, à six heures, lorsque le ciel se couche. Puis, nous restons jusqu'à dix heures, en face d'un ciel admirable. Imaginez-vous qu'en trois mois il n'a plu qu'une fois, et encore la nuit. Je n'ai pas eu la consolation de voir l'eau tomber. Ce ciel toujours bleu finit par me dégoûter du beau temps. Je donnerais beaucoup pour une de ces belles averses de Paris.