Il faut bien que je vous parle de moi. Je pousse ici le plus possible un roman qui paraîtra dans Le Bien public, à partir des derniers jours de novembre. C'est tout autre chose que L'Assommoir, et même la note de cette œuvre, est si bourgeoise et si douce, que je finis par être inquiet. Si cela allait être ennuyeux et plat! Enfin, j'ai voulu cette opposition et je n'ai plus qu'à avoir la force de ma volonté! Ce qui me soutient, c'est la pensée de la stupéfaction du public, en face de cette douceur. J'adore dérouter mon monde.
Et c'est tout. Je n'ai pu m'occuper de théâtre. Mes journées entières sont prises. Puis, imaginez-vous que les chaleurs, après avoir été très tolérables en juin et en juillet, sont devenues brusquement féroces à la fin d'août. Nous avons eu 40 degrés. Pendant dix jours, j'ai pu croire à chaque instant que mes cheveux allaient s'allumer. Ma femme et moi n'avions qu'un soulagement, celui de prendre des bains prolongés, après le coucher du soleil; et encore la mer était chaude, on en sortait brûlant. Ajoutez à cela que, depuis trois mois, il n'a pas tombé une goutte d'eau. Moi qui ai la passion de la pluie, je finis par montrer le poing à ce ciel implacablement bleu.
Tout ceci est le côté désagréable du Midi. Mais heureusement qu'il y a des compensations. Le pays est superbe, et j'y retrouve toutes sortes de souvenirs d'enfance. Nous mangeons des fruits magnifiques et un tas de saletés que j'adore, mais dont je me méfie un peu, parce qu'elles m'ont déjà rendu malade.
Vous avez très bien fait de renvoyer la publication de votre deuxième volume. Le moment est vraiment abominable. Et le pis est qu'on marche à l'inconnu. Je suis très inquiet pour nos affaires littéraires, l'hiver prochain. Réellement, le tapage politique devient insupportable. On devrait bien se taire un peu, pour nous écouter, nous les hommes de paix.
Ma femme est très sensible à votre bon souvenir. Elle va mieux, quoique toujours lasse. Mais vous savez que les bons effets de la villégiature ne se font sentir que lorsqu'on est rentré chez soi.—Nous ne reviendrons à Paris que dans les premiers jours de novembre.
Je vous serre bien cordialement la main.
A Gustave Flaubert.
L'Estaque, 17 septembre 1877.
Il y a longtemps, mon bon ami, que je désire vous demander de vos nouvelles. Mais vous m'excuserez, si je ne l'ai pas fait plus tôt, car je travaille beaucoup et nous avons eu ici de telles chaleurs, que, le soir, après ma tâche, je n'avais plus le courage de regarder une feuille de papier en face.—Comment allez-vous, et surtout comment va le travail? Ce terrible chapitre sur les sciences, dont vous me parliez, est-il enfin sur le carreau? Vous savez combien je m'intéresse à vos deux bonshommes[26], car il y a là des difficultés formidables à vaincre, et j'ai hâte d'assister à votre victoire. Mais surtout, ce qui m'inquiète, c'est de savoir si vous comptez passer l'hiver à Paris. A quelle époque pensez-vous quitter Croisset? Aurons-nous la joie de vos dimanches, ou devrons-nous errer comme des âmes en peine en vous souhaitant de tout notre cœur?