Au même.
Médan, 20 août 1878.
Mon cher ami,
Je viens d'acheter votre livre et je vous envoie mon impression toute chaude.
D'abord, la critique. Je n'aime pas beaucoup votre sujet. Je comprends parfaitement ce que vous avez voulu faire, et cela ne manque pas de carrure. Seulement, votre Jeoffrin est tellement exceptionnel, qu'il entre un peu dans le fantastique; on dirait par moments un personnage d'Hoffmann que pousse une manie. S'il tuait ses filles pour manger leur argent, ce serait un vulgaire scélérat, mais il serait humain; il les tue pour construire son ballon, et il faut un effort pour le comprendre; on dit: «C'est un fou.» D'autant plus qu'on se demande si, avant d'en arriver au crime, il n'aurait pas pu dépouiller ses filles, sans entrer dans le gros drame. Il ne fait qu'une tentative auprès de Michelle, et fort maladroite. J'aurais mieux aimé le voir dépouiller ses enfants en homme madré, commettre toutes sortes de gredineries sur la marge du Code; l'empoisonnement, la guillotine, tout cela me semble énorme, disproportionné. Évidemment, vous avez été tenté par cette création d'un homme qui sacrifie tous les sentiments humains à sa folie d'inventeur. Rappelez-vous le Claës, de La Recherche de l'absolu; je le crois beaucoup plus vrai.
J'insiste. Vous avez été obligé de forcer les faits pour arranger votre drame. Vous sautez par-dessus le procès. Je crois pourtant que l'innocence de Michelle eût été facile à prouver. Jeoffrin se serait trouvé pris dans son piège. D'autre part, jamais on n'aurait exécuté Michelle. On grâcie presque toujours, dans ces crimes causés par la jalousie. En vous lisant, je me suis révolté deux ou trois fois contre des invraisemblances. Je vous dis franchement mon impression. Tout cela, je le répète, est bien gros, et il est difficile de garder la note juste dans un pareil sujet. Les effets sont très dramatiques, surtout vers la fin; seulement, par-dessous, la vérité en gémit.
Maintenant, je passe aux éloges, et croyez qu'ils me viennent du cœur. Votre début est très remarquable, je prédis qu'il fera du bruit. Il n'est pas jusqu'à l'étrangeté de l'histoire qui n'aidera au succès. La forme est absolument bonne, très mûre déjà: à peine tachée çà et là de quelques membres de phrase que je voudrais couper. Vous avez des descriptions superbes, très vivantes, d'un mouvement magnifique. Certaines scènes, l'histoire étant acceptée, sont tout à fait fortes et originales: la mort et l'enterrement de Pauline, la Cour d'assises, surtout cet admirable morceau de la fin, la journée de Jeoffrin, lorsqu'il a appris l'exécution de Michelle. Un garçon qui a écrit ces pages est sûr de son affaire: il n'a plus qu'à travailler. Beaucoup de types amusants, le jeune Guy, le jardinier Nicolas, les sœurs Thiry; ce qui me prouve que vous avez le don de création, une chose rare; quand vous voudrez, vous mettrez debout des créatures plus compliquées. Je suis très satisfait, très satisfait, et je suis certain maintenant que vous êtes un romancier. En toute conscience, je ne m'attendais pas à un début pareil.
Me permettez-vous, à présent, de vous donner le conseil d'éviter à l'avenir les sujets exceptionnels, les aventures trop grosses. Faites général. La vie est simple. J'ai songé à votre sujet d'une femme de magistrat s'oubliant dans les aventures d'une ville de garnison: il est excellent. Si vous connaissez bien le double monde de la magistrature et de l'armée, vous écrirez certainement une page de notre histoire sociale. C'est à cela que nous devons tous mettre notre ambition. Vous avez l'outil, cela m'est prouvé à cette heure; employez-le dans une bonne besogne d'analyse, sur le monde que vous coudoyez tous les jours.
Ceci est au courant de la plume. Mais je veux causer avec vous. Votre livre m'a beaucoup troublé; donc il a une valeur originale. J'ai passé par plusieurs sentiments, un peu en colère contre lui, puis gagné et retenu. Peut-être est-il encore meilleur que je ne le crois en ce moment. Je demande à réfléchir et je vous en reparlerai.