Vous savez que votre ami Bardoux vient de me jouer un tour indigne. Après avoir crié pendant cinq mois, dans tous les mondes, qu'il allait me décorer, il m'a remplacé au dernier moment sur sa liste par Ferdinand Fabre; de sorte que me voilà candidat perpétuel à la décoration, moi qui n'ai rien demandé et qui me souciais de cela comme un âne d'une rose. Je suis furieux de la situation que ce ministre sympathique m'a faite. Les journaux ont discuté la chose, et aujourd'hui ils pleurent sur mon sort; c'est intolérable. Puis, je n'entends pas qu'on me pèse; je suis ou je ne suis pas. Et savez-vous pourquoi Bardoux m'a préféré Fabre? parce que Fabre est mon aîné. Ajoutons que je flaire là-dessous une farce d'Hébrard, qui est l'ennemi. Si vous voyez Bardoux, dites-lui que j'ai déjà avalé pas mal de crapauds dans ma vie d'écrivain, mais que cette décoration offerte, promenée dans les journaux, puis retirée au dernier moment, est le crapaud le plus désagréable que j'aie encore digéré;—il était si facile de me laisser dans mon coin et de ne pas me faire passer pour un monsieur, de talent discutable, qui guette inutilement un bout de ruban rouge. Pardon de vous en écrire si long, mais je suis encore plein de dégoût et de colère.
Rien autre. J'ai déjeuné avec Daudet qui travaille ferme à son roman de La Reine Béatrix. Je n'ai pas vu Goncourt. Tourguéneff est en Russie. Les Charpentier sont à Gérardmer, et voilà!
Une bonne poignée de main, avec toutes les amitiés de ma femme. Si vous passez par Poissy, venez donc nous demander à déjeuner. Vous vous adresserez à M. Salles, loueur de voitures, qui vous amènera chez moi. Et bon courage et bon travail!
A Léon Hennique.
Médan, 14 août 1878.
Mon cher Hennique,
Vous savez bien que la maison vous est ouverte. Venez quand il vous plaira, et tous les jours si vous êtes libre. Voici comment vous procéderez. Vous prendrez le train qui part à 2 heures de Paris et vous descendrez à Triel; là vous reviendrez sur vos pas, vers Paris, en suivant le côté gauche de la voie; un chemin suit la haie qui borde la voie et conduit droit à Médan; au bout d'une demi-heure de marche, quand vous rencontrerez un pont, vous passerez sur ce pont et vous serez arrivé: la maison est de l'autre côté du pont, à droite. Maupassant, qui a pris ce chemin, s'en est bien trouvé; et c'est par là que je vais moi-même à Paris.
Nous nous portons très bien. Mais je ne vous donne pas de détails, j'attends que vous veniez en chercher.
Ma femme vous envoie ses amitiés, et je vous serre bien cordialement la main.