J'ai vu Maupassant, qui m'a amené Nana, mon bateau. Et c'est tout, pas un autre visage humain. Je compte sur vous pour le mois prochain, après le voyage que je dois faire à Paris. D'ailleurs, je vous préviendrai longtemps à l'avance, pour que vous puissiez, vous et Huysmans, vous faire à l'idée de passer une journée à la campagne, avec les mouches et les araignées.

Ma femme vous envoie à tous deux ses amitiés et je vous serre, à tous deux aussi, la main bien affectueusement.

Votre Russe ne devait, je crois, vous écrire que dans les premiers jours d'août. S'il ne s'est pas exécuté le 10 août, prévenez-moi et je m'en mêlerai.


A Gustave Flaubert.

Médan, 9 août 1878.

Mon cher ami,

J'allais vous écrire, travaillé du remords de ne vous avoir pas écrit plus tôt. J'ai eu toutes sortes de tracas. J'ai acheté une maison, une cabane à lapins, entre Poissy et Triel, dans un trou charmant, au bord de la Seine; neuf mille francs, je vous dis le prix pour que vous n'ayez pas trop de respect. La littérature a payé ce modeste asile champêtre, qui a le mérite d'être loin de toute station et de ne pas compter un seul bourgeois dans son voisinage. Je suis seul, absolument seul; depuis un mois, je n'ai pas vu une face humaine. Seulement, mon installation m'a beaucoup dérangé, et de là ma négligence.

J'ai eu de vos nouvelles par Maupassant qui m'a acheté un bateau et qui me l'a amené lui-même de Bezons. Je savais donc que votre bouquin marchait bien et j'en étais très heureux. Vous avez tort de douter de cette œuvre; mon opinion a toujours été qu'elle est d'une donnée extrêmement originale et que vous allez produire un livre tout nouveau comme sujet et comme forme. Tourguéneff, avant mon départ de Paris, m'a encore parlé avec enthousiasme des morceaux que vous lui avez lus.

Maintenant, voici de mes nouvelles. Je viens de terminer le plan de Nana, qui m'a donné beaucoup de peine, car il porte sur un monde singulièrement complexe, et je n'aurai pas moins d'une centaine de personnages. Je suis très content de ce plan. Seulement, je crois que cela sera bien raide. Je veux tout dire, et il y a des choses bien grosses. Vous serez content, je crois, de la façon paternelle et bourgeoise dont je vais prendre les bonnes «filles de joie».—J'ai, en ce moment, ce petit frémissement dans la plume, qui m'a toujours annoncé l'heureux accouchement d'un bon livre.—Je compte commencer à écrire vers le 20 de ce mois, après ma correspondance de Russie.