Je voulais vous écrire ou plutôt je voulais vous voir pour vous parler d'Edel. J'avoue que je n'étais pas très content, et c'est peut-être pour cela que j'ai été paresseux. Mais dernièrement j'ai trouvé dans La Vie littéraire un article de M. Grandmongin, votre ami, je crois, qui traduisait absolument les impressions produites sur moi par votre poème. Alors, j'ai résolu de vous écrire, ma besogne étant faite à moitié.
Certes, je tire des conclusions opposées à celles de M. Grandmongin. Mais, comme lui, je déclare que, vous poète moderne, vous détestez la vie moderne. Vous allez contre vos dieux, vous n'acceptez pas franchement votre âge. Alors peignez-en un autre. Pourquoi trouver une gare laide? C'est très beau une gare. Pourquoi vouloir vous envoler continuellement loin de nos rues, vers les pays romantiques? Elles sont tragiques et charmantes, nos rues, elles doivent suffire à un poète. Et ainsi du reste. Votre héroïne est un rêve et votre poème une lamentation jetée dans la nuit par un enfant qui a peur du vrai.
Certes, cela ne va pas sans un grand talent. Vous savez combien je vous aime, c'est pourquoi je suis sévère. Mais je veux causer avec vous l'hiver prochain, je veux vous répéter ce que je vous ai déjà dit. Vous ne prenez de Balzac que la fantasmagorie, vous n'êtes pas touché par le réel qu'il a apporté et qui fait toute sa grandeur. Enfin, il est dit que votre génération, elle aussi, sera empoisonnée de romantisme.
Bien cordialement à vous.
A Henry Céard.
Médan, 26 juillet 1878.
Mon cher Céard,
Merci mille fois pour vos notes. Elles sont excellentes, et je les emploierai toutes; le dîner surtout est stupéfiant. Je voudrais avoir cent pages de notes pareilles. Je ferais un bien beau livre. Si vous retrouvez quelque chose, par vous ou vos amis, faites-moi un nouvel envoi. Je suis affamé de choses vues.
Je tiens le plan de Nana, et je suis très content. J'ai mis trois jours pour trouver les noms, dont quelques-uns me paraissent réussis; il faut vous dire que j'ai déjà soixante personnages. Je ne pourrai me mettre à l'écriture que dans une quinzaine de jours, tant j'ai encore de détails à régler.