Mon cher Céard,

Il m'arrive une tuile, je crois qu'on va jouer décidément Le Bouton de rose, et il me faut tout de suite une ronde militaire. Voici le programme: une ronde militaire, très leste, en trois couplets de huit vers chacun, et dans laquelle on introduirait des mots d'argot, par exemple rigolo, pioncer, taper dans l'œil, très chouette, se coller des petits verres dans le fusil, d'autres encore. Il faudrait que le sujet fût quelque chose dans ce genre: les amours d'un caporal et d'une marquise, ou les amours d'une vivandière (lui donner un nom surprenant) avec un duc qui la fait duchesse. On pourrait, je crois, tout en faisant quelque chose de fou, garder une odeur littéraire.

Pouvez-vous me faire cela, en vous mettant à plusieurs? Parlez-en donc à Hennique, à Huysmans, à Maupassant, et trouvez-moi quelque chose de stupéfiant de bêtise. Vous pourriez tout de suite faire la chose, à vous seul, puis jeudi, on l'épicerait, si on trouvait ensemble quelque bonne folie. Le pis est que je suis pressé.

Pardonnez-moi une si étrange commande, et croyez-moi votre bien dévoué.

Les choses lestes doivent être des sous-entendus, pour être chantés à la Judic. Il faut graduer l'effet des couplets, avec quelque énorme bêtise pour le dernier.

Envoyez-moi votre ronde, dès qu'elle sera faite, sans attendre jeudi.


A Paul Bourget.

Médan, 22 avril 1878.

Mon cher Bourget,