Cézanne a dû te parler de Chaillan, du fameux Amphyon qu'il a gâché d'après mon académie. Ce Chaillan est un garçon fort curieux, bon homme au fond, mais d'une surface tellement dépolie qu'on ne peut le prendre d'aucun côté sans éprouver un désenchantement. Il n'est pas fat, et c'est là ce qui fait que je l'aime presque; s'il n'a pas de talent, au moins ne s'en croit-il pas, ce qui le rend très supportable. J'aime mieux aussi me promener avec lui qu'avec un Marquezi; et il est pourvu de plus d'une certaine dose de bon sens qui fait qu'on l'écoute sans déplaisir. C'est le seul être avec Pajot que je fréquente ici; nous avons vidé et nous vidons encore maintes bouteilles de vin blanc, voire de Champagne; nous fumons, nous rions et une heure se passe sans trop d'ennui.
Cette lettre est sans doute bien peu intéressante. Je ne veux plus recommencer notre ancienne discussion, ni même en entamer une autre; d'un autre côté, ma vie est des plus monotones, et, dès qu'il vient une idée sous ma plume, je la rejette en me disant: «J'aime mieux la lui dire de vive voix». Toutes ces causes réunies font donc que je ne sais trop que te dire et que j'emplis cahin-caha mes huit pages de sottises. Qu'elles te soient légères?
Enfin, finissons la page en parlant un peu de mon voyage. Je compte aller à Aix le 20 et y attendre ton arrivée de Marseille. Si tout marche selon mes désirs, je ne t'écrirai plus; c'est-à-dire que dès mon arrivée à Aix je t'en préviendrai par une lettre datée de cette ville. Autrement, si je ne puis être à Aix le 20, je t'écrirai encore une lettre de Paris vers cette époque, lettre dans laquelle je te dirai si tu peux m'écrire les résultats de ton examen et les dispositions que tu prends pour les vacances. Ainsi donc, de toute manière, ne m'écris pas avant de recevoir une lettre de moi, datée soit de Paris, soit d'Aix, et le disant dans ces deux cas ce que je dois faire.
S'il faut te l'avouer, mon voyage n'est pas encore bien décidé, c'est-à-dire j'espère tout et ne tiens rien. En tous cas, j'éprouve un tel besoin de vous voir, de vivre un peu, que je suis disposé à mettre Pélion sur Ossa (classique) pour arriver à mon but. Compte donc sur moi.
O jeune homme qui a pâli sur les livres! secoue, secoue la poussière scientifique, bourre ta pipe et remplis ton verre; or, voici le mois des folies!
Ma lettre est fort plate. Bonsoir. Je te serre la main. Mes respects à tes parents.
Ton ami,
Émile Zola.
Une charmante expression trouvée dans une lettre de Cézanne: «Je suis en nourrice chez les Illusions.» Ces trois dernières pages sont d'un pitoyable français.