D'autre part, vous enlevez au criminel le remords, c'est-à-dire la rédemption. Cet homme qui a mal fait, vous ne lui laissez pas le temps de bien faire pour se racheter. Et ici encore j'invoquerai la religion; vous désobéissez au Christ, qui releva la Madeleine, vous qui ne savez punir le crime qu'en l'écrasant du talon. La pécheresse eut la seconde moitié de sa vie passée dans les larmes et le repentir, pour effacer les péchés de la première. Votre criminel à vous n'a que quelques heures, et encore, dans l'état de trouble terrible où il se trouve, il ne saurait en profiter. Cet homme est donc damné par votre faute et, s'il y a une justice au ciel, cette damnation retombe sur votre tête, sur l'humanité tout entière. Je conclus donc une seconde fois que la peine de mort est un blasphème et un sacrilège.
Victor Hugo me semble ne pas réfuter entièrement les grands arguments des amants de la guillotine, celui de l'exemple. Il ne paraît pas l'attaquer franchement; on dirait qu'il feint d'ignorer que l'idée est celle-ci: l'homme sur le point de commettre son crime n'est-il par arrêté par l'idée de la mort, cette loi du talion qui fait dans sa réalité terrible pâlir les plus courageux. L'exemple, pour moi, n'est pas dans le hideux tableau; le couperet, le bourreau, la foule accourue, n'ont rien à voir là dedans; il est dans cette pensée du misérable, avant le crime: «Si tu tues, il est des lois qui te tueront». Certes, envisagé sous ce point de vue, cet argument est formidable; que sont les bagnes, que sont les prisons cellulaires auprès de la mort? Tous vous crieront: «La prison, la prison éternelle, mais laissez-moi vivre!» Ainsi, la peine capitale par son atrocité même semble devoir arrêter tous les crimes. En est-il ainsi? Hélas! non, et la réalite est là pour nous prouver que l'échafaud, loin d'arrêter les assassinats, n'en est qu'un de plus, juridique, il est vrai. Alors, pourquoi ce sinistre épouvantail; religion, morale, tout est contre lui, utilité même, et vous persistez à l'agiter vainement comme un lambeau ensanglanté. C'est une atrocité inutile, et fut-elle utile d'ailleurs, il faudrait la rejeter puisque tout vous le défend. Que ne cherchez-vous une autre peine? je sais qu'il est plus facile d'amputer une jambe que de soigner des années, mais cette amputation sera d'autant plus odieuse que la jambe pourrait être guérissable. Ne venez donc plus me dire que tous ont peur de la mort, ce qui est une naïveté; que cette menace de mort arrête les assassins, ce qui n'est pas vrai; qu'enfin vous vous servez de la guillotine parce que vous n'avez pas d'autre châtiment aussi terrible, et aussi aisé, ce qui est à la fois un aveu d'impuissance, de cruauté et de paresse.
A l'œuvre donc, législateurs; refaites le Code pénal, si le Code pénal est mal fait, mais ne souffrez pas qu'il soit dit que la justice humaine est impuissante, paresseuse et cruelle. Que dis-je? immorale, sacrilège, offensant les hommes et Dieu lui-même.
Je crois que tu as lu le Dernier jour d'un Condamné. C'est bien l'œuvre la plus étrange qu'on puisse lire; un frisson d'épouvante vous prend dès la première ligne; on subit toutes les angoisses du misérable, on monte sur l'échafaud avec lui. Je ne fais pas un crime à l'auteur de vous briser ainsi; il n'avait qu'un but, rendre odieuse la peine de mort; voulez-vous donc qu'il fît une idylle? Il a pris le chemin le plus court, s'adresser à vos cœurs, à vos nerfs, faire dresser les cheveux, vous apitoyer, mêler en vous l'épouvante à la pitié. Quand on veut la fin, il faut vouloir les moyens.
Il se sera dit, sans doute: «Plus ma peinture sera horrible, plus je gagnerai ma cause, qui, après tout, est une cause grande et belle». Ce reproche d'horreur est donc un éloge; il ne peut lui être adressé que par ceux-là mêmes qui condamnent et que son roman vient troubler chaque nuit par de troublantes visions. Faites disparaître la peine de mort, faites de ce livre, terrible réalité, un vain rêve, et tous dormiront tranquilles, et l'on ne verra plus qu'une question d'art là où s'agite affreusement une question morale. Qu'on ne me demande pas surtout de quel droit l'auteur a employé toute sa poésie à rendre plus terrible cette idée, de quel droit il a choisi et traité cet atroce sujet.—Du droit de tout honnête homme, répondrai-je, du droit de celui qui découvre hardiment une plaie dévorante que des gens que je ne qualifierai pas croient plus prudent de cacher. Voici le mal, voici le cancer, guérissez-le au plus tôt, ne le laissez pas s'étendre et ronger le corps tout entier.—Mais, me dira-t-on, ce poète n'a pas été condamné à mort; il parle au hasard des souffrances des criminels, il se trompe sans doute, il invente. Eh! qu'importe! Croyez-vous qu'ici l'imagination puisse dépasser la réalité? croyez-vous que les tortures réelles le cèdent à ces tortures inventées? Vous tremblez devant ces sanglots que rêve le poète, que serait-ce donc si vous entendiez de véritables cris, si vous voyiez de véritables pleurs? Je le dis avec vous, l'auteur se trompe sans doute; ce ne sont peut-être pas là les sensations du condamné, mais si éloignées de l'horrible réalité qu'elles soient, elles suffisent pour soulever un coin du rideau sanglant et nous faire entrevoir la vérité mille fois plus hideuse. Je m'épouvante, je pleure de pitié, je crie presque au martyre, et c'est ce que veut le poète.—La religion s'est cru attaquée dans différents chapitres. Ainsi, l'aumônier des prisons, présenté comme habitué à ces sortes de scènes et incapable d'émouvoir, de consoler, de convertir, a soulevé bien des cris. Peut-être y a-t-il d'honorables exceptions; mais dans cette question de vie ou de mort, de salut et de damnation, si l'on avoue un seul cas où le poète soit dans le vrai, la peine de mort devient aussitôt une chose impie. On ne se contente pas alors de tuer le corps, on tue l'âme. Il est d'ailleurs des pages charmantes dans ce chaos de râles et de sanglots. Le chapitre XXXIII, par exemple, où le condamné, quelques heures avant sa mort, se souvient de son premier amour. Cette Pépa qui vient lire par-dessus son épaule, dans le grand jardin, aux dernières lueurs du crépuscule; ce baiser de deux enfants de quinze ans, cette naïveté de jeune fille, c'est un de ces doux rayons qui vous reposent et vous font sourire. Et cette scène d'une navrante tristesse, où la fille du condamné vient le voir une dernière fois, quelle est la mère qui ne pleure, qui ne maudisse alors l'échafaud, ce couperet stupide qui frappe l'innocent comme le coupable.
(Fin de la tartine.)
Je suis fort occupé en ce moment. Je termine une nouvelle intitulée Un Coup de vent, style simple et gracieux.
Quand je serai à Aix, je te la ferai lire, et tu me diras ton avis. Je compte en composer cinq ou six pareilles et les faire éditer ensemble sous le titre général de Contes de Mai. Mon rêve est de faire paraître avant deux ans d'ici, deux volumes, un de prose et un de vers. Quant à l'avenir, je ne sais; si je prends définitivement la carrière littéraire, j'y veux suivre ma devise: Tout ou rien! Je voudrais par conséquent ne marcher sur les traces de personne; non pas que j'ambitionne le titre de chef d'école,—d'ordinaire, un tel homme est toujours systématique,—mais je désirerais trouver quelque sentier inexploré, et sortir de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique—j'entends un poème épique à moi et non une sotte imitation des anciens—me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière; or, comme notre société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a pas sa poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre. Les aspirations vers l'avenir, le souffle de liberté qui s'élève de toutes parts, la religion qui s'épure: voilà certes les sources puissantes d'inspiration. Le tout est de trouver une forme nouvelle, de chanter dignement les peuples futurs, de montrer avec grandeur l'humanité montant les degrés du sanctuaire. Tu ne peux nier qu'il y ait là quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je l'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis saisir ses traits. N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière un jour; c'est alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que j'entrevois vaguement, pourra me servir. En attendant la maturité de ces idées, en attendant d'être homme, je veux, comme je te l'ai dit, préparer ma voie, faire deux premiers pas, c'est-à-dire jeter au public un volume de vers et un volume de prose.
Il m'est poussé ces jours derniers une certaine idée dans la tête. C'est de former une société artistique, un club, lorsque tu seras à Paris, ainsi que Cézanne. Nous serons quatre fondateurs, vous deux, moi, Pajot, jeune homme pour lequel je te demande ton amitié. Nous serons excessivement difficiles pour recevoir de nouveaux membres; ce ne serait qu'après une longue connaissance et du caractère et des opinions que nous les accepterions dans notre sein. Nos réunions hebdomadaires, par exemple, seraient employées à se communiquer les uns aux autres les pensées que l'on aurait eues, les remarques que l'on aurait faites durant la semaine; les arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien que la science n'en soit nullement exclue. Le but surtout de cette association serait de former un puissant faisceau pour l'avenir, de nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous attende. Nous sommes jeunes, l'espace est à nous, ne serait-il pas sage avant de nous élancer de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre nous, pour qu'une fois dans la lutte nous sentions à nos côtés un ami, ce rayon d'espoir dans la nuit humaine. Outre cet avantage futur, nous aurions celui de passer une agréable journée, chaque semaine, de vivre et de fumer quelques bonnes pipes.
—Si tu le désires, nous reparlerons de vive voix sur ce projet.