Reste la vierge, cette fleur d'amour, cet idéal de nos seize ans, vision qui sourit à nos chevets, amante pure du poète qui le console dans ses rêves dorés. La vierge, cette Ève avant le péché: dernier rayon du ciel sur la terre, suprême manifestation du beau, du bien, de la divinité elle-même. Hélas! où est-elle cette créature divine, si innocente que la fange des hommes ne saurait la souiller, libre comme l'oiseau, n'agissant que par elle-même et agissant toujours bien? Je vois çà et là de petites pensionnaires, des jeunes filles fraîches du couvent. On me les donne comme vierges; je veux bien le croire; mais c'est une mauvaise raillerie de me parler de la virginité physique lorsque je demande la virginité morale. Que me fait que ces demoiselles sachent bien faire la révérence, qu'elles sachent ceci et cela; que même on ait pu les cloîtrer si étroitement que nulles lèvres d'homme ne se soient encore posées sur les leurs. Ce que je voulais en elles, c'était la chasteté de l'âme, l'amour du grand et du beau, la liberté d'action, sans laquelle on n'arrive qu'à l'hypocrisie et qu'au vice. Et encore ces prétendues qualités dont je n'ai que faire, on me les vend au poids de l'or; on fait sonner haut à mes oreilles les yeux baissés, l'air enfantin et niais de la jeune poupée; puis, lorsqu'on m'a bien détaillé ses mérites, sans seulement qu'il soit question de mon amour et du sien, sans qu'on me permette de la connaître et de sympathiser avec elle, on me crie, au nom des mœurs: «Monsieur, cela coûte tant; mariez-vous d'abord, vous vous aimerez ensuite, si faire se peut». On l'a dit avant moi, nous étalons la prostitution en plein soleil, mais nous cachons à tous les yeux la virginité. De sorte que, ne pouvant pénétrer jusqu'au sanctuaire, dégoûtés par la vénalité des vendeurs du temple, nous nous adressons au ruisseau. La vierge pour nous n'existe pas; elle est comme un parfum sous triple enveloppe que nous ne pouvons posséder qu'en jurant de le porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions à choisir ainsi en aveugle, tremblant de nous tromper de sachet et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde. Ma vierge idéale est libre avant tout; ce n'est qu'à cette condition que son âme est pure, exempte de feinte; ce n'est surtout qu'à cette condition que je peux sympathiser avec elle, l'estimer et enfin l'aimer.

Telle est pour moi la navrante réalité: la noceuse est à jamais perdue, la veuve m'effraye, la vierge n'existe pas. Tu nies donc l'amour? me diras-tu, et tu as renoncé à trouver sur la terre une amante. Je ne nie point l'amour et je ne désespère de rien: seulement j'attends quelque bon ange, quelque rare exception aux règles que je viens de poser. Je sais parfaitement que je rêve tout éveillé, que mon désir ne se réalisera peut-être jamais; mais il y a un peut-être et c'est là ma branche de salut. Je me cramponne à cette idée de possibilité, et je pars de là pour bâtir de longs romans où tout est pour le mieux et où, près de ma compagne, je me couronne de roses et m'enivre de volupté céleste. Puis, lorsque mon rêve s'évanouit, je doute parfois que ce soit un rêve, je crois réellement avoir été le héros de ce poème. Je n'en demande pas plus au ciel qui m'a doué d'une imagination assez vive pour m'illusionner ainsi. Dans mes heures de réalité, je suis d'ailleurs bien moins absolu qu'autrefois. Je demande à ma maîtresse de m'aimer seulement pendant la minute que je la tiens dans mes bras; d'être gracieuse avec moi, surtout de feindre plus d'amour qu'elle n'en a et de ne jamais me désabuser des rêves que je puis faire. Mais, à te vrai dire, toute cette réalité présente me semble hideuse; je ne l'accepte que parce qu'elle s'impose. Combien je préfère mes instants d'espérance et de rêverie!

J'ai changé de demeure et ma nouvelle adresse est rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21. J'habite là un petit belvédère, occupé autrefois par Bernardin de Saint-Pierre et où il a, dit-on, écrit presque toutes ses œuvres. Une mansarde de bon augure pour un poète.—Ne m'en veux pas trop si je garde de longs silences. J'ai de grosses occupations, d'abord à paresser, puis à travailler à un long poème que je viens de commencer, puis à faire un petit acte en prose pour un nouveau théâtre qui se monte aux Champs-Élysées, puis enfin à courir de côté et d'autre pour un emploi que je sollicite et que je compte obtenir bientôt. Tu vois que je songe à une position.

—Voici Cézanne qui va venir me retrouver. Et toi, mon pauvre vieux, à quand ton bien heureux voyage? Je t'attends toujours au mois d'octobre; et je serai charmé de cesser cet échange de lettres, si plates le plus souvent et où nous disons si peu. Que cela ne t'empêche pourtant de me répondre au plus tôt. Quant à moi, je ne resterai pas un mois sans t'écrire, et je pourrai sans doute te parler plus sûrement sur ma situation matérielle et morale.

Je te serre la main. Ton ami,

Émile Zola.

Mes respects à tes parents.

Je n'ai jamais eu les yeux malades et je ne sais trop qui a pu mettre en circulation un tel canard. Mes entrailles seules me font souffrir de temps en temps.