XVIII
Paris, le 10 août 1860.
Mon cher Baille,
Le poète a deux armes pour corriger les hommes: la satire et le cantique, l'éclat de rire de Satan, et le sourire de Dieu; l'une, jouet qui corrige en déchirant, l'autre, baiser qui rend meilleur en faisant entrevoir le ciel. Je m'explique: le poète satirique met à nu l'homme et ses perversités, il les fait rougir et combat son vice par sa honte; le chantre lyrique, au contraire, crée une chimère, un homme idéal, le présente à l'homme réel et ramène ce dernier à la vertu par la sublime couleur dont il l'a peint. Ainsi donc, d'un côté fouiller la fange, en faire exhaler tous les miasmes, de l'autre, ouvrir les cieux, les montrer pleins de rayons et de parfums. Le but, me dira-t-on, est le même; c'est possible, mais puisque l'expérience n'a pas encore conclu pour tel ou moyen, puisque le choix est permis entre le cantique et la satire, je préfère de beaucoup le cantique. Je crois même, laissant là mon goût, que les splendeurs célestes sont plus capables de ramener les pécheurs que l'enfer; que l'on me peigne dans ma fange, il est possible que j'en sorte, mais que l'on me montre mon voisin, l'auréole au front, j'en sortirai plus vite encore. D'autre part, la satire mène à l'hypocrisie; on m'accuse de tel défaut, je le cache sans moyen de le cacher; c'est la peur qui me fait agir, et non l'envie de bien faire. Le cantique ne saurait avoir ce résultat: il me montre le bien dans tout son idéal, j'admire, je me sens emporté vers Dieu, pour Dieu lui-même; mes vices s'effacent, d'autant plus que j'approche de la Divinité. Ainsi donc le chantre lyrique agit, selon moi, avec bien plus d'efficacité et de puissance.
Si maintenant, laissant l'humanité, je considère le poète et les résultats qu'auront sur lui-même ses propres chants, je préférerais une seconde fois le cantique. Quand on remue la fange, il reste toujours quelques souillures aux mains; quand à l'aurore on s'égare dans les champs, on rentre parfumé de fleurs et de rosée. Le poète satirique, voyant toujours l'homme par ses mauvais côtés, finit par le prendre en pitié, en mépris, en haine; son rire, d'abord railleur, devient amer; son désir de corriger se change en celui de flageller; plus il va, plus la vase est profonde, plus il devient dur, impitoyable; son dernier cri est un blasphème. Il est d'une naïve évidence de dire que le chantre lyrique n'a pas à craindre ces terribles effets; ne chantant que le bon, le juste et le beau, ne présentant à l'homme que des spectacles de lumière, il se relève lui-même en tâchant de relever autrui. On peut, me dira-t-on, rester honnête homme tout en faisant des satires. Je n'en disconviens pas; mais si l'on est artiste consciencieux, si l'on se pénètre bien de son sujet, et surtout si l'on croit ce qui est écrit, il est clair que la satire n'est nullement apte à faire aimer les hommes, il est clair que le poète deviendra morose et misanthrope.
Pour me résumer et te faire même mieux comprendre ma pensée, je te dirai que, selon moi, une lecture de Lamartine est de beaucoup plus fertile en vertus qu'une lecture de Juvénal; l'un vous emporte d'un coup d'aile jusqu'au trône de Dieu, l'autre, comme Dante, vous fait, d'abord passer par l'enfer. J'ajouterai—ce ne peut être ici qu'une hypothèse, mais une hypothèse basée sur le bon sens, sur une stricte déduction,—j'ajouterai que Lamartine doit être meilleur que Juvénal, si du moins on les juge d'après leurs écrits, si l'on veut bien se dire que l'œuvre laisse toujours sa trace dans l'âme du poète; chez l'un, la morale chrétienne fécondée par ses chants d'amour, chez l'autre, l'intolérance et la misanthropie qui ont dû faire naître nécessairement ses sanglantes satires.
Après ce que je viens de te dire, je n'ai pas besoin de conclure que j'ai choisi le cantique. Ce n'est pas que la satire, l'ironie amère n'éclatent parfois même chez Lamartine; chacun a ses heures de peine et de découragement. L'âme se brise, ce ne sont plus des pleurs, ce sont des sanglots et des cris. Ces rares coups de fouet ont alors d'autant plus de résultats qu'ils tranchent sur la douceur habituelle; d'ailleurs, n'en auraient-ils aucun, on ne peut empêcher de soigner l'âme blessée. Mais tailler ma plume et me mettre à noircir l'homme de parti pris, lui ôtant ses rares qualités et faisant ressortir ses nombreux défauts, c'est ce que je ne saurais aimer. La société, je te l'ai dit de trop, n'est certes pas telle qu'il la faudrait; mais, puisqu'on a deux remèdes pour la ramener au bien, qu'on use au moins du plus certain et du plus inoffensif pour soi-même.
Il est d'autres considérations plus élevées qui me feraient encore choisir le cantique, je les puiserai dans l'idée que je me suis faite du poète moderne. Qu'on ne s'y trompe pas, l'artiste est un soldat: il combat au nom de Dieu pour tout ce qu'il y a de grand. Ce n'est pas comme autrefois un vain rêveur, se laissant aller à sa fantaisie, chantant pour chanter et se souciant fort peu des échos qu'éveille sa lyre. Dans nos temps de matérialisme, dans notre siècle où le commerce absorbe chacun, où les sciences si saines et si grandes déjà rendent l'homme orgueilleux et lui font oublier le savant suprême, le poète a une mission sainte: montrer à toute heure, en tout lieu, l'âme à ceux qui ne pensent qu'au corps, et Dieu à ceux dont la science a tiré la foi. L'art n'est autre chose; c'est un flambeau splendide qui éclaire la voie de l'humanité, et non une misérable bougie dans le taudis d'un rimeur. Il ne s'agit pas seulement de faire de beaux vers, il faut que ces vers soient une sublime leçon de vertu; dans les deux cas, on peut être un grand artiste, mais dans le premier, on se sert mal du feu sacré donné par Dieu; dans le second, on devient un disciple, un apôtre de la Divinité. En effet, qu'appelle-t-on art, si ce n'est la perfection, la sublimité divine, la divinité elle-même; Dieu, poésie, mots synonymes pour moi. Vous donc qui vous dites artistes, vous qui vantez Dieu en vous, croyez-vous que vous n'aurez pas à rendre compte de l'emploi de la sainte étincelle. Le Maître vous mit sur la terre, comme il y mit autrefois les prophètes, qui étaient ses poètes eux aussi; il vous mit, phares lumineux, dans la vie humaine, pour indiquer le ciel à l'homme. Chantez donc, et que vos chants servent à l'humanité; remplissez votre mission, soyez apôtres du progrès et dites-vous qu'une lyre est une arme et non un jouet. Si l'art ne sert à rien, si, comme on le dit souvent, les poètes ne sont que de brillantes inutilités, disons à notre tour que Dieu n'existe pas, que le grand et le beau sont des mensonges. La chose dont je voudrais qu'on fût persuadé est celle-ci: que l'art doit être avant tout utile, soit directement, soit indirectement; qu'il est aussi nécessaire à une société que le manger et le dormir, surtout que c'est un bienfait de Dieu, une étoile des mages placée sur le front du prédestiné pour sortir du bourbier et guider vers la plaine fleurie l'humanité chancelante. Dès lors, on ne hausserait plus l'épaule en parlant d'un poète.
En plaçant l'art si haut, j'ai par là même élevé l'artiste; plus le dieu est parfait, plus le pontife tend à la perfection. L'artiste.—poète, peintre, sculpteur, musicien,—est un véritable grand prêtre. Je l'ai tantôt comparé à un prophète; c'est la meilleure comparaison possible. Avant la venue d'un Dieu, des hommes, et ce sont les prophètes, annonçant le Messie futur; puis, après son ascension glorieuse, d'autres hommes, et ce sont les artistes, le rappelant aux siècles suivants; mais au fond, prophètes, artistes, mêmes fronts marqués du doigt de Dieu. N'est donc pas artiste qui veut, l'étincelle ne tombe que sur quelques élus. Mais il est toujours glorieux d'essayer; si l'haleine vous manque, qu'importe! vous tombez grand encore d'audace.
Laissons ce martyr et parlons du véritable artiste. Comme il est homme malgré son génie, il peut se tromper, dépenser follement l'étincelle, comme Alfred de Musset, de qui on peut dire heureusement que plus tard il brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé. Ou bien, comme V. Hugo, se mêler de politique, écrire sur l'événement présent une pièce qui n'aura plus de sens demain. Ou enfin, comme Lamartine, ne parler que de l'âme, de l'humanité en général; et c'est là le poète usant bien de la flamme sacrée. L'artiste doit planer sur les misérables considérations d'un jour; il ne doit pas plus se faire chantre du vice que le héraut politique d'une époque. L'humanité, voilà son livre, voilà sa vaste carrière; qu'il considère l'homme et non les hommes; qu'il soutienne le faible et encourage le fort; surtout, qu'au-dessus de nous, il nous montre un Dieu, et nous donne avec une âme immortelle l'espérance du ciel. L'Évangile est un livre éternel, par cela même qu'il s'adresse à l'humanité tout entière, et non à quelques hommes seulement. Tel doit être le livre du poète: vrai pour tous, consolant et améliorant chacun; non par l'image de telle ou telle société, mais par celle du genre humain, non par l'enthousiasme sur une action, sur un sentiment particulier, mais par le chant immortel de la vertu, de la liberté, de l'amour, etc., etc.; et, pour revenir à mon point de départ, non par la peinture de tel siècle corrompu, mais par celle de la splendeur éternelle des cieux.—Voilà, selon moi, la vraie poésie, le vrai poète moderne, l'homme du progrès, l'artiste sublime se servant dignement de la lyre que Dieu lui a confiée.