Je parle en général, ne t'y trompe pas. Un poète écrivant, comme V. Hugo, le Dernier jour d'un Condamné ne sort pas de la voie tracée, puisqu'il s'occupe d'une question particulière. Il n'y a pas de règle sans exception même nécessaire.—D'un autre côté, c'est l'idéal du poète que je trace et non peut-être le poète réel; la fantaisie règne toujours plus ou moins dans une cervelle humaine; chacun a ses égarements, chacun ses heures de doute.

Maintenant tu pourras me demander, puisque je m'occupe de l'art, quelle forme je crois la meilleure pour arriver au but, quel genre je choisirai. Je te répondrai que je cherche encore ma voie, que la meilleure forme est celle dont on se sert le mieux. L'idée, voilà le principal; le reste n'est qu'une question d'étude et d'aptitude. D'ailleurs, ne crois pas, après avoir exalté l'artiste, que j'ose prendre ce titre; je tâche, rien de plus, je tâtonne, je cherche à arriver au mieux dont je suis capable, et alors seulement je me déciderai à élever la voix.—Le drame est un puissant mobile, il s'adresse aux masses, les étreint, les corrige toujours un peu, mais il a aussi un grand inconvénient: écrit pour la scène, il perd son prestige à la lecture; sans acteur, il ressemble à une arme sans poudre; en un mot, il est incomplet et ne dure qu'un instant. D'un autre côté, mon esprit ne se prête pas à ce genre; ce n'est donc pas le moyen que je peux choisir. Je préfère le poème, au roman ou vers; Paolo, ma dernière œuvre, serait en quelque sorte mon essai. Dans une série d'ouvrages semblables, j'idéaliserai tour à tour tous les nobles sentiments; bien entendu, je tâcherai d'être plus correct, plus artiste, même plus réel. Ce ne sont encore que des projets; peut-être une meilleure idée viendra-t-elle les chasser. Nous en parlerons.—Je te dirai plus tard ce que je pense du vers, cet outil est à tous, cette matière terne ou brillante, selon la main qui l'emploie. Le vers est le corps d'un ouvrage et l'idée l'âme.

L'autre soir je me trouvais entre un protestant et une vieille dame catholique et dévote. Je ne sais trop pourquoi, j'étais plus expansif que de coutume; je me laissai aller à avancer quelques-unes de mes opinions sur la vie, surtout sur la religion. Mes deux auditeurs ne tardèrent pas à se récrier, chacun prêchant pour son saint, puis ils se réunirent et conclurent également que je n'étais d'aucune secte religieuse. Je fus obligé de conclure tout bas qu'ils avaient raison.—Quelles que soient leurs religions, les peuples s'accordent sur l'idée de Dieu; chez tous, c'est toujours le même être puissant, juste et bon; chez tous, jusqu'à un certain point, c'est l'idée d'une vie future de peines ou de récompenses, selon les mérites. Étrange bizarrerie! les juifs, les protestants, les catholiques ont la même base religieuse: la Bible. Leurs dogmes, leur morale sont puisés à la même source; la loi écrite est la même; d'où vient donc l'énorme différence qui les sépare? Des commentateurs évidemment, des différentes manières d'expliquer le texte. Si ce n'est pas une pitié! leur Dieu est le même, la manifestation la même, et les voilà s'entre-tuant pour un mot mal défini. Chacun d'eux convient de l'être suprême, mais chacun veut avoir le sien; bataille de mots plutôt que d'idées, puérilités qui font hausser les épaules. Dieu a-t-il demandé qu'on l'adore de telle ou telle manière? ne lui suffit-il pas qu'on se prosterne, qu'on le reconnaisse, lui et l'âme, son souffle divin. Que lui importe le nom dont on l'appelle? Jéhovah, Dieu, Allah, etc., etc.? n'est-ce pas toujours le Créateur, l'intelligence qui régit le monde? Son temple est l'univers, et la prière la plus fervente est pour lui la plus agréable, n'importe le nom sous lequel on la lui adresse.—Outre les commentateurs, le clergé, la classe sacerdotale: voilà la plaie, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son semblable et le ciel, faire de son Dieu, à sa propre image, un être jaloux, petit et mesquin.—«Hors de l'église, crie-t-il, point de salut!»—c'est-à-dire hors des prêtres.—«Le Seigneur n'écoute que moi, je suis infaillible, et, lorsque je parle, c'est le ciel même qui parle. Vous avez beau être vertueux, croire en Dieu, croire à l'âme, si vous ne vous courbez pas sous ma loi, si vous n'accomplissez pas les pratiques que je vous impose, vous n'en irez pas moins en enfer. J'ai tout pouvoir sur vous, moi le ministre du Tout-Puissant. Je puis m'occuper de politique comme de religion, comprimer la pensée et la liberté la croix à la main. Et si vous bougez, si vous vous révoltez, je vous excommunie de par le paradis et de par tous les saints.»—Et ce n'est pas d'un clergé en particulier que je parle, c'est de tous. Il vient toujours un moment dans chaque société où la théocratie règne, où l'homme faillible et fragile gouverne ses semblables au nom du ciel, et met ses vices, ses mauvaises actions sur le compte de Dieu. Point de clergé donc, je n'en ai que faire; la prière, voilà le seul intermédiaire que j'accepte entre le Seigneur et moi. Point de commentateurs; j'ai l'idée d'une Puissance éternelle et je l'adore, sans vouloir subtiliser. Dans nos temps d'examens philosophiques, ce qui a tué la foi, ce sont et les prêtres et les commentateurs: les prêtres, surtout les catholiques, mensonges nouveaux, êtres à part dans la société, êtres impossibles et contre l'esprit divin; les commentateurs, les uns démolisseurs stupides, comme les appelle Musset, renversant tout sans rien réédifier, les autres fanatiques forçant les mots et les phrases du bec et des ongles pour créer une Divinité de fantaisie. Mais, si l'on eut été tolérant, si l'on eut laissé à chacun son Dieu, le même pour tous sans exalter le sien, sans surtout démolir celui du voisin, je le demande, la foi serait-elle morte? Et d'ailleurs, la foi en Dieu est-elle bien morte? Chacun ne reconnaît-il pas une suprême Puissance, chaque cœur généreux ne sent-il pas son âme tendre vers le ciel? Je le dis en vérité, ce qui est mort, ce qui se meurt, ce sont les prêtres, les faiseurs de systèmes, les stupides fanatiques, les commentateurs. Mais tant que l'humanité vivra elle pensera à son Créateur et l'adorera en levant les yeux vers le ciel. Chaque secte religieuse a sa profession de foi, je veux faire ici la mienne: «Je crois en un Dieu tout-puissant, bon et juste. Je crois que ce Dieu m'a créé, qu'il me dirige ici-bas et qu'il m'attend dans les cieux. Mon âme est immortelle et, me donnant le libre arbitre, le Maître s'est réservé le droit de peines et de récompenses. Je dois faire tout ce qui est bien, éviter tout ce qui est mal, et compter surtout sur la justice et sur la bonté de mon Juge.» Maintenant je ne sais si je suis juif catholique, juif protestant ou mahométan, je sais que je suis créature de Dieu, et cela me suffit.

Si l'on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt pour moi un législateur sublime, un divin moraliste; s'il n'est pas Dieu, c'est un de ses saints envoyés. Car, si je le devine, je perds dès lors l'idée si nette que je me fais du Très-Haut. Je reconnais bien qu'avec sa puissance le Créateur peut tout faire; même se dédoubler, venir sur la terre et rester dans les cieux. Mais voici en foule les prêtres et les commentateurs tiraillant Jésus sur sa croix, les uns le déclarent infâme, scélérat, les autres Dieu, et donnent chacun à ses paroles un sens opposé. Je chancelle, ma raison humaine ne suffit plus; il me faut tout rejeter, ou m'incliner stupidement devant un Christ de convention et subir en son nom des pratiques instituées par les hommes. La raison, me disait souvent l'aumônier du lycée Saint-Louis, la raison est suffisante en matières religieuses, et je ne suis pas de son avis; la foi a été inventée pour les femmes et pour les enfants. Je ne veux donc considérer le Christ que comme le devineur des prophètes, comme un homme marqué du doigt de Dieu, comme le réel prêtre infaillible, parlant véritablement en son nom. En tout cas, s'il est vraiment fils de Dieu—remarquez que ce titre qu'il s'est donné devant Pilate et devant Hérode, tu pourrais également le prendre en qualité de créature de Dieu,—s'il est fils de Dieu, dis-je, je l'adore dans son père. Ce n'est pas que j'ai plaisir à nier sa divinité; si chrétien veut dire disciple du Christ, je prends hautement ce nom; ses préceptes sont les miens, son Dieu le mien. C'est que cette divinité me paraît inutile, c'est qu'elle a été exploitée par mes cauchemars, les prêtres et les commentateurs, c'est que je n'en ai aucun besoin pour l'aimer et le vénérer. Il n'en est pas moins glorieux pour moi dans le ciel, il n'en a pas moins accompli sa sublime mission. Je le prie comme un saint, comme le bras du Seigneur sur la terre, comme son révélateur. N'est-ce pas assez, et mes paroles sont-elles des blasphèmes? D'ailleurs, je suis aussi ignorant en théologie qu'en toute autre science. Peut-être, si j'étudiais, je reviendrais sur ces opinions: peut-être aussi nierais-je plus fortement: doute et science sont frère et sœur. N'importe, je me résume et je conclus que j'adore le Dieu que le Christ nous révéla.

Je te signalais dernièrement un mot qui m'agaçait, le mot position; aujourd'hui c'est une expression qui jouit du même avantage, celle de un homme comme il faut. Un homme comme il faut porte un habit noir, une cravate blanche, parfois une épingle et une chevalière d'or; il s'exprime à peu près en français; il prise, prend toujours le haut du pavé et se gonfle à crever toutes les fois qu'il dit mon argent. D'ailleurs, c'est peut-être le plus insigne coquin, le fripon le plus impudent; mais que diable!—inclinez-vous,—c'est un homme comme il faut. Un homme comme il ne faut pas, c'est cet ouvrier qui habite ce taudis; sa blouse est noire de travail, sa cravate pend, déguenillée; il ne sait rien, le malheureux, pas même lire; il se glisse comme une chose immonde dans la fange des rues, et porte, ainsi que Bias, toute sa fortune sur lui. Il est vrai qu'il est honnête homme, que la misère ne l'a pas encore conduit au vol, qu'il sait souffrir et se taire; mais pouah!—écartez-vous—c'est un homme comme il ne faut pas. Si ce n'est pas pitié! si cela ne crie pas vengeance!

Il m'est échappé une faute grossière dans mon Paolo, que Cézanne me dit t'avoir remis. Dans la prière qui termine le poème se trouve ce vers:

Et lancer de ton pied dans l'hyperbole immense...

Je voulais dire parabole, figure géométrique, et non hyperbole, fleur de rhétorique. Aie donc l'obligeance de remplacer cet infâme alexandrin par celui-ci:

Et lancer de ton pied dans son ellipse immense...

Le dernier hémistiche est un peu sifflant, tant pis! Remarque générale: chaque fois que je veux faire de la science ou de l'histoire, je commets des énormités. Je n'ai pour moi que mes rêves, mes imaginations et mon amour de l'harmonie; chacun son lot—et, sans vanité, je ne me plains pas du mien.