Cette lettre faite depuis longtemps attendait ta réponse pour partir. Je viens de la recevoir et de la lire tout en fumant ma pipe.—Je ne puis donc y répondre que dans ma prochaine missive: permets-moi seulement que je me disculpe de quelques accusations graves.—Ce n'est pas S... que j'ai aimée, que j'aime peut-être encore; c'est l'Aérienne, un être idéal que j'ai moins vu que rêvé. Que m'importe qu'une fille d'ici-bas que j'ai courtisée une heure ait un amant. Me crois-tu assez fou pour empêcher la rose d'aimer chaque papillon qui la caresse?—Ne me fais pas l'injure de penser que je rejette la forme en poésie. Tu as fait quelque cauchemar, rien de plus. Moi, renier la forme! où diable as-tu pêché cela? Quant à la critique de Paolo, si tu l'as écrite, garde-la; nous la discuterons au mois de septembre. Crois seulement une chose: c'est que je n'ai pas écrit un seul vers sans intention; il sera bien difficile de retrancher et d'ajouter; je te ferai voir pourquoi et tu te rendras à mes raisons.

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami,

Émile Zola.


XIX

Paris, 21 septembre 1860.

Mon pauvre vieux.

J'ai reçu ta lettre avant-hier matin et, dans l'espérance de te donner une réponse décisive, j'ai attendu jusqu'à ce jour. Je me décide enfin à t'écrire, bien que mon voyage ne soit pas encore certain et que je ne puisse t'en fixer la date.—Tu dois en être persuadé: les obstacles ne dépendent nullement de moi, ma volonté n'y est pour rien, et je désire peut-être plus que toi d'aller m'égayer quelque temps, sous votre beau ciel. Si je pouvais partir aujourd'hui, je partirais; je travaille du bec et des ongles pour aller vous serrer la main, et si vous ne me voyez pas venir, dites-vous que j'ai tout fait et que rien n'a réussi.—D'ailleurs, j'espère fortement et, si je ne craignais de vous causer une fausse joie, je vous dirais de compter sur ma venue. Tout ce que je redoute, c'est un retard plus ou moins long, c'est de laisser passer les jours de vacances. Écris-moi donc la date de votre rentrée, combien tu comptes passer de temps à Aix, afin que je fixe le dernier jour possible de mon départ. Je pense rester au moins quinze jours auprès de vous, et tant que tu auras ce laps de temps libre, je ne désespère de rien.—Je ne saurai trop me plaire à te le répéter: pour moi, mon voyage est presque une certitude. Vous pouvez chaque jour recevoir une lettre vous annonçant définitivement ma venue. Mais ce qui me désespère aujourd'hui, ce qui nous chagrine, vous et moi, c'est de ne pouvoir vous dire: allez tel jour m'attendre à la gare.—N'importe, tâchons de tuer le temps en attendant cette bienheureuse lettre que j'aurai autant de plaisir à vous écrire que vous à la recevoir. Écris-moi au plus tôt ce que je te demande: la durée de ta liberté. Ta lettre me trouvera encore à Paris, et dans le cas contraire, que vous importe.

Dis à mon vieux Cézanne que je suis triste et que je ne saurais répondre à sa dernière épître; cette lettre est pour vous deux. Il est presque inutile qu'il m'écrive, jusqu'à ce que la question du voyage soit résolue. Qu'il attende une lettre de moi, soit pour lui annoncer nos longues causeries, soit pour lui dire de reprendre notre banale conversation écrite.