J'ai à te blâmer d'une chose, blâmer n'est pas le mot, mais n'importe. Il y a cinq à six semaines, tu m'annonçais tes examens écrits et tu ajoutais: «Je n'ai aucune espérance.» Moi, je te crois et j'en gémis. Mais point du tout, te voilà bel et bien déclaré admissible. Voilà donc que j'ai poussé des gémissements en vain. Aujourd'hui tu m'écris que tu as passé tes examens oraux et, comme la première fois, tu me dis être très mécontent et désespérer entièrement. Donc, dois-je m'attrister de nouveau? ce ne serait ni logique, ni raisonnable. D'une première expérience, je déduis qu'il ne faut nullement me fier sur les jugements que tu portes sur toi-même, et qu'il est sage d'attendre les résultats pour pleurer ou sourire.—Ne te serais-tu pas fait le raisonnement suivant: «Je viens de me présenter à l'École polytechnique, c'est-à-dire de subir des épreuves redoutables. De deux choses l'une: ou je suis refusé, ou je suis accepté. Disons alors que je compte être refusé et le profit est clair des deux côtés. En effet, si je suis réellement refusé, la mauvaise impression est diminuée d'autant qu'elle est préparée depuis plus de temps; si au contraire, je suis accepté, la bonne impression est d'autant plus grande qu'elle est moins attendue.» Merveilleuse tactique que celle-là, et si vraiment tu la suis avec conscience, elle le fait honneur. En tout cas, si ce n'est qu'une de mes inventions, je te conseille d'en user sciemment après en avoir usé par hasard.—Quant à moi, je compte donc sur ton admission tout comme avant ta lettre; ce n'est qu'après avoir lu la liste des vainqueurs que je prendrai le deuil ou que j'ingurgiterai en ton honneur un liquide quelconque.
Marguery est à Mâcon; il vient de m'écrire de cette ville en m'annonçant sa prochaine arrivée à Paris. Si j'y suis malheureusement encore, j'aurai donc le plaisir de bavarder une heure avec cet excellent garçon. Il est en route pour les bords du Rhin: charmant voyage que celui-là et que j'ai toujours rêvé. Ne pourrons-nous jamais réaliser ce songe?
Je suis presque continuellement indisposé. L'ennui me ronge; ma vie n'est pas assez active pour ma forte constitution, et mon système nerveux est tellement ébranlé et irrité que je suis dans un état perpétuel d'excitation morale et physique. Je suis incapable d'entreprendre quoi que ce soit, et je sens combien les distractions d'un voyage et la joie de vous voir seraient efficaces contre cette longue insomnie.—La nuit dernière, comme je dormais à moitié d'un sommeil fiévreux, il m'est venu une idée que je crois grande et belle. Un long poème à faire hurler ou applaudir la foule à mes pieds. La pensée est encore vague pour que je puisse la communiquer ici. D'ailleurs, c'est une œuvre tellement sérieuse et d'une portée si grande qu'on ne saurait trop la méditer et la soumettre à des amis. Aussi je compte prendre tes conseils et tâcher de mettre un peu d'ordre dans ce nouveau cahier.
Buvez et riez, mes bons amis. J'ai tant de choses à vous dire, à vous demander: mes projets, les vôtres. J'ai tant de choses à voir: les panneaux de Paul, la moustache de Baille. Puis, d'ailleurs, n'est-ce donc rien que de fumer une pipe près de vous, même sans parler; d'aller faire quelques lointaines courses, de revoir les objets, les personnes qui me rappellent ma première jeunesse, qui me parlent de vous et de nos rires enfantins.—Je veux aller à Aix; je le jure sur ma pipe!!!
Je ne saurais t'en écrire davantage. C'est à regret que je t'envoie cette lettre si vague et si pleine d'inquiétude; que ne puis-je me plier en quatre comme ce flexible papier et m'expédier sous enveloppe pour la modique somme de vingt centimes!
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. A bientôt cependant. Ton ami,
Émile Zola.
Vous avez tort de m'accuser de manquer de cordialité et de confiance à votre égard. Vous êtes les seuls à qui j'ose confier mes rêves, bien insensés sans doute. Si je ne vous entretiens pas de ma vie privée, si je ne mets pas par-devant vous mon intérieur, c'est que ces détails matériels ne sauraient augmenter ou diminuer notre amitié, et n'auraient pour résultat que de m'attrister.