XX
Paris, 2 octobre 1860.
Mes chers amis.
Puisque vous avez élu domicile cours Sextius, puisque c'est là votre café, votre tabagie, votre tout, je crois donc devoir y adresser mes lettres jusqu'à nouvel ordre. D'autre part, par raison d'économie, la même épître servira pour vous deux: économie de temps, économie d'argent.
Je remets à la fin de cette missive la question voyage. Comme je ne compte vous l'expédier que dans quatre ou cinq jours, j'espère alors pouvoir vous parler avec certitude. Si vous êtes pressés, interrogez donc les dernières lignes.
Je ne veux aujourd'hui que me désennuyer en bavardant un peu avec vous.—Baille me dit quelque part: «Passons le temps en lettres et en souvenirs.»—C'est bien dit et j'applaudis. Dante se trompe lorsqu'il écrit: «Rien n'est plus douloureux qu'un souvenir de bonheur dans un jour de tristesse.» Je lui réponds hardiment: «Rien ne repose mieux le cœur, et rien ne fait mieux briller le sourire parmi les larmes que le parfum du temps passé.»—Vous me prêchez l'économie; vous souvenez-vous de l'an dernier, lorsque l'argent de Paris se faisait attendre, et que notre demi-tasse et notre partie de dames nous réclamaient au divan. On se cotisait, on finissait toujours par ramasser les quelques misérables sous qui devaient servir à tuer la soirée. Baille tournait à l'économie; il prétendait comme aujourd'hui faire de nous des thésauriseurs, des avares; pardonnables et prodigues avares que ceux qu'il rêvait. Mais la franchise avant tout, et je dois déclarer que le péché d'avarice trouvait en lui un terrible adversaire, un autre péché capital, bien gros, bien damnable: la Gourmandise. Il nous débauchait parfois, le saint prédicateur; t'en souviens-tu, Cézanne? Il me poussait chez Illy, et t'expédiait chez Leydet; puis, lorsque tu lui rapportais une fiole d'un liquide quelconque, lorsque je pliais sous une charge de choux à la crème, il se frottait les mains et nous guidait en se léchant les lèvres vers ma mansarde, lieu de nos débauches gastronomiques. Parfois encore, après un long sermon très pathétique, très larmoyant sur l'abstinence, le soir au café, il rêvait une bavaroise, et, sans la commander pourtant, il parlait d'un certain mal de gorge et tâchait de nous apitoyer sur son œsophage irrité. Monstruosité! une bavaroise! ce liquide coûtait huit sous et la demi-tasse n'en coûtait que cinq. Et voilà les économies! voilà les sermonneurs! en paroles ils boivent de l'eau et mangent du pain bis; mais en action ils ingurgitent des bavaroises et se bourrent de brioches.—Je me souviens d'un autre méfait de Baille, et puisqu'il est sur le banc des accusés, profitons-en pour faire contre lui un réquisitoire foudroyant. C'était au barrage, le jour de l'agréable hospitalité à nous offerte par messieurs les jésuites; nous avions emporté, s'il m'en souvient, un gigot d'une certaine encolure. Or donc, nous nous mettons à table, c'est-à-dire sur le gazon, près de la fontaine. Je mange du jambon, puis je cherche le gigot: néant, éclipse totale. Je cherche le gigot de plus en plus introuvable. Enfin, j'entrevis le manche, puis, tout au bout, Baille suspendu encore à quelques lambeaux de chair. Ah! monsieur l'économe, que vous en avez mangé ce jour-là du mouton! Dénouement, je conclus qu'un gourmand est l'antipode d'un avare, un économe même est l'antipode de notre ami. Méfies-toi, Cézanne, pendant qu'il te prêchera, il séchera tout doucement les bouteilles, fumera le tabac, et si tu as la bonhomie de prêter les oreilles et les yeux, tu chercheras, après son discours, vainement et tout effaré, les ingrédients indispensables à la vie d'un honnête homme.—Or ça, Baille, mon ami, je veux, en allant à Aix, n'être économe que si j'y suis forcé; sinon, je te promets des choux et des bavaroises et des gigots,—le tout pour fondre ton éloquence de pédagogue, comme la neige aux rayons de mai.—L'économie est un mythe chez vous et je m'en réjouis. Ne serait-il pas curieux que deux jeunes garçons de vingt ans calculent sou par sou leurs plaisirs. Vive Dieu! rions aujourd'hui; demain viendra avec des pleurs ou des sourires, et la grande sagesse est de le prendre tel qu'il se présentera. Voilà, direz-vous, une bien vilaine morale; mais je la trouve sublime, bien qu'un peu imprudente. Je me rappelle à ce sujet un mot profond de Cézanne. Lorsqu'il avait de l'argent, il se hâtait ordinairement de le dépenser avant de gagner son lit. Interrogé par moi sur cette prodigalité: «Pardieu! me disait-il, si je mourais cette nuit, voudrais-tu que mes parents héritent?»—O Baille, médite cette pensée profonde, et ne prends mes accusations, mes épithètes et mes railleries que comme le jeu d'un ami qui se berce doucement dans de lointains et joyeux souvenirs.
Marguery est à Paris. J'ai déjà passé deux journées avec ce grand dramaturge, ce célèbre vaudevilliste. Que vous dirai-je que vous ne sachiez déjà. L'enfant grandit, mais ne change que rarement; notre ancien compagnon est toujours ce garçon excellent, cet impuissant romancier qui s'admire avec tant de bonne foi et de naïveté qu'on ne saurait lui en vouloir. Après vous, je l'estime mon meilleur ami; je préfère sa naïveté enfantine à la fatuité superbe des De Julienne et des Marquezi.—Nous avons couru ensemble la capitale, ingurgitant çà et là quelques cafés. Puis je l'ai mené à l'administration du Journal du Dimanche, la Provence musicale. Enfin je lui ai lu un proverbe que j'ai écrit cet hiver et dont j'ai dû vous parler. Il a applaudi et m'a conseillé fortement de le présenter au théâtre de l'Odéon. Il est vrai que cela me rapporterait peut-être quelque argent; mais je ne veux m'y décider qu'après vous avoir consultés, ce que je me propose de faire si je vais à Aix.
Tu m'assures que Cézanne viendra ici au mois de mars.—C'est à Baille que je parle, et non à Paul auquel je me suis promis de ne plus parler de cela.—Puisses-tu dire vrai; j'ai de longues journées d'ennui. Vous avoir près de moi serait une suprême consolation et un encouragement dans la tâche ardue que je me suis imposée. Je ne suis pas de ces êtres qui peuvent s'atteler impunément à leur travail comme à une charrue et traîner péniblement la charge imposée. Il me faut des distractions, des rires et du sérieux. Ah! si vous étiez ici! Je n'y compte pas, je l'espère; c'est tout ce que peut dire un homme.
Je reçois à l'instant votre lettre et je reprends ces feuilles, abandonnées et reprises souvent.—Je ne puis que vous remercier des dispositions que vous avez cru bonnes pour notre tableau de famille et les papiers de ma mère. Quand même vous eussiez agi contre mon vouloir, je ne saurais encore que vous en rendre grâce, puisque votre amitié seule vous a conduit. Heureusement que ce déménagement partiel était dans mes vues, et que le plaisir que je trouve à vous voir prendre mes intérêts n'est obscurci par aucun nuage. Merci donc encore une fois.—Quant aux autres objets, misérable mobilier s'il en fut, vous pouvez parfaitement les laisser en place. Ce que vous avez enlevé m'est cher et je n'aurais voulu aucunement les laisser aux hasards des événements et aux mains crochues dont parle Cézanne. Mais le reste, je le livre de bon cœur aux vautours et aux tigres; je le répète, ne touchez plus à rien.
D'ailleurs, j'ai un reproche à vous faire. Vos lettres sont obscures et je ne saurais y trouver rien de certain. Vous m'accusiez naguère de manquer de franchise, je puis vous renvoyer ce reproche avec plus de droit. Quels sont les objets disparus? Quelles sont les personnes que vous soupçonnez? Si vous avez pris cette mesure extrême de me déménager sans que j'en aie manifesté le désir, il est logique de penser que vous y avez été poussés par de graves événements. Mais, encore une fois, quels sont ces événements? Craindriez-vous par hasard de m'offenser en me les racontant? Dites toujours, mes pauvres amis, je commence à connaître le monde et, si rien ne m'étonne de la part des autres, rien ne m'offense de la vôtre.—Ainsi donc dans votre prochaine lettre, soyez explicites pour que je puisse remédier au mal s'il en est temps encore.