Cézanne a la clef de la maison; qu'il la garde religieusement et tâche de faire oublier qu'il l'a en son pouvoir. Si même on la lui demandait, n'importe qui, qu'il la refuse tout net et dise, s'il veut se débarrasser, qu'il l'a égarée. Enfin, pour dernière recommandation, je vous dirai d'aller le moins possible à ma mansarde, de ne point vous en occuper et de laisser les choses en repos jusqu'au jour de mon arrivée—si ce jour doit luire toutefois.—Quant à mes cachets, soyez sans inquiétude. Ce sont de ces choses que je n'oublie pas et auxquelles je remédie longtemps à l'avance.

Maintenant reste à parler de la probabilité de mon voyage. Baille m'a écrit qu'il devait rester jusqu'aux premiers jours de novembre. Ainsi donc, voulant passer quinze jours près de vous, rien ne sera désespéré jusqu'au 15 octobre. Mon voyage n'est pas qu'un voyage d'agrément, j'ai certaines affaires qui réclament ma présence à Aix et qu'il serait trop long de vous expliquer ici; c'est ce qui me fait encore espérer fortement de vous voir.—La proposition de Baille me prouve son affection et je l'en remercie; mais je ne saurais l'accepter et lui-même dirait comme moi si je pouvais lui expliquer mes raisons. J'aurais toujours grand plaisir à passer une nuit avec lui, à déjeuner parfois à sa table, mais m'installer dans sa maison, que dis-je, dans la maison de ses parents, c'est-à-dire une maison où doit venir une foule de personnes, je ne puis y songer, sans songer en même temps aux bonnes langues d'une ville de province. D'ailleurs, si je pouvais me décider à devenir ainsi parasite, croyez-vous que cela allégerait beaucoup ma bourse. En allant à Aix, il me faut emporter une forte somme et ce n'est pas cent francs qui l'augmenteraient de beaucoup.—D'ailleurs nous serons économes, c'est entendu. Aussi, lorsque vous aurez la gracieuseté de m'inviter à dîner, j'accepterai de grand cœur; seulement vous accepterez de même mes invitations.

Je ne saurais trop le répéter, vos lettres m'ont causé une grande joie. J'y lis votre bon cœur et je vous remercie de nouveau de tout ce que vous faites et pensez pour moi, quand bien même votre amitié vous aveugle.

Tâchons donc d'être clair et de ne pas vous donner un désespoir ou une espérance inutile. Rien ne dit encore que mon voyage ne se fera pas: espérons jusqu'au 15 courant. Cette date passée, ne comptez plus sur moi. Nous tâcherons de nous en consoler, comme dit Cézanne, en songeant à notre prochaine réunion et au malheur de ces amis qui sont séparés pour jamais.

Je vous écrirai prochainement et vous enverrai sans doute un conte badin que je termine: il est un peu grivois, mais qu'importe! Quant à vous, écrivez-moi plus souvent que vous ne le faites, et surtout pas de bégueulerie, soyez francs avant tout.—Pour moi, je compte vous expliquer ma position et mes projets de vive voix, et, si je ne le puis, de le faire plus tard par lettre. Je suis jeune, l'avenir est à moi et je n'ai qu'à avoir du courage pour parvenir.

Buvez et fumez à mon intention. Riez surtout, s'il est possible. Rabelais dit que le rire est le propre de l'homme; suivez donc les préceptes de ce maître passé en joyeuseté.

A bientôt sans doute. Mes respects à vos parents.

Je vous serre la main. Votre ami,

Émile Zola.

On prie Baille d'écrire un peu plus lisiblement.—Vous avez de la bien belle cire bleue, messieurs les économes, et sans doute elle doit coûter gros.—Je ne sais trop comment j'écris.