—Jeanne me tourmente sûrement, je finirai par tirer quelque chose de cette idée; mais je me prépare des soirées orageuses.—Quand Baille viendra, peut être pourrai-je lui soumettre quelques fragments terminés du poème; je marche très lentement. Je suis dans un jour d'espérance. Il y a tant de sots qu'il est facile de sortir de la foule, si peu intelligent que l'on soit. Ayons du courage et travaillons.

Puis, ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon bureau, il m'est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis-je dit, peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d'aller faire un tour en Provence. Avec quel plaisir je reverrai l'arbre à l'ombre duquel je me suis assis, le sentier où nous avons rêvé nos rêves de seize ans, mes vieux amis et moi. Nous serons encore ensemble et ce sera fête pour nous. Vieux peut-être, tout au moins entrés dans la vie d'action, nous vivrons pendant un mois la vie d'autrefois; ah! les belles parties, les longs bavardages; et comme nous nous reposerons dans ce passé des fatigues du présent. Ce jour viendra, allez, nous aurons peut-être marché de longues heures, nous serons séparés, vivant dans des mondes différents, inégalement favorisés par le sort, pourtant nous n'aurons qu'une âme pour sentir le parfum vague de notre jeunesse. Oh! le beau jour, et que nous sommes heureux d'avoir des souvenirs!

Décidément, je suis joyeux dans ma tristesse d'aujourd'hui. Je vais travailler jusqu'à minuit, ce soir, et si je fais encore un bon vers, comme j'en ai fait un hier, me voilà en provision de gaieté pour demain. Pauvre fou que je suis!

Je suis bien un peu seul. Décidément, en novembre, il faut que mon cœur se marie, une vision est bonne à seize ans; à vingt ans et lorsqu'on a vécu ma vie, il faut une réalité. Le travail âpre et acharné ne suffit pas pour faire oublier. Je suis d'avis que rien n'apaise l'appétit comme de manger beaucoup. J'ai grand faim.

Je ne sais ce que je viens d'écrire et je m'en soucie peu. Je voulais vous dire simplement que vous me négligez et, j'ai bien été forcé d'emplir les quatre pages, puisque le papier était blanc et que j'avais une plume. Que faites-vous? et pourquoi ce silence? En amitié il ne faut pas se presser lentement, mais bien se presser vivement.—J'attends une lettre; me la ferez-vous longtemps attendre! J'attends toujours aussi la copie de Paul.—Hier un oiseau venant du Sud a passé sur ma tête, et je lui ai crié: «Oiseau, mon petit ami, n'as-tu pas vu là-bas sur la route un tableau vagabond.—Je n'ai rien vu, m'a-t-il répondu, que la poussière du chemin. Va, sois bien triste, on t'oublie.» Il mentait, n'est-ce pas?

Émile Zola.


LETTRES A CÉZANNE